Articles récents Sexisme et harcèlement : un mal politique français

L’affaire Baupin n’est pas unique, elle a fait boule de neige dans l’espace politique. Mariette Sineau est politologue au Centre de Recherches Politiques de Sciences Po. Engagée sur les questions de genre, elle sait expliquer le silence qui a pesé si longtemps dans les institutions de la Vème République et les mesures qui devraient être prises pour éviter la pérennisation de ce déni de démocratie que sont les violences faites aux femmes.

Pourquoi l’omerta  a-t-elle été maintenue si longtemps dans le milieu politique ?

Plusieurs éléments contribuent à expliquer cette conspiration du silence. Tout d’abord, sexisme et harcèlement sexuel ont longtemps été vus en France comme pratiques anecdotiques, reléguées au rang d’ « affaires de bonnes femmes ». Alors même, j’y reviendrai, qu’ils auraient dus être analysés en termes politiques.

La mise sous le boisseau de telles pratiques renvoie aussi à la clôture d’un milieu politique teinté de consanguinité, ainsi qu’à la longue collusion qui a existé entre élites politiques et journalistes. Ces derniers ont longtemps failli à exercer leur rôle de contre-pouvoir. Tout le monde savait mais personne ne disait rien. Les « familles politiques », autres noms donnés aux partis, sont comme les familles tout court : elles pratiquent l’entre-soi et gardent pour elles les secrets afin de préserver leur image.

Enfin, l’omerta sur les violences sexistes est évidement liée à l’hégémonie, toute française, des hommes sur les lieux de pouvoir. Les victimes, qui sont aussi des dominées, se taisent pour des raisons évidentes : ne pas provoquer le scandale, ne pas nuire à leur carrière ni à l’image du parti…etc. Quant aux prédateurs eux-mêmes, ils pouvaient se sentir légitimes, en tant que mâles dominants, à exercer une forme « droit de cuissage », tant il est vrai qu’en France, – souvenir de la monarchie absolue et du « Roi-soleil »? – la puissance sexuelle est encore considérée comme un attribut de la puissance politique.

Quelle lecture politique faites-vous de telles pratiques ?

La fermeture du milieu politique, qui rend possible toutes les dérives, qu’elles soient d’ordre financier ou sexuel, renvoie au caractère oligarchique de la vie politique française, et donc à l’absence de contrôle démocratique de la base sur le sommet.

La Ve République a accentué l’oligarchie du recrutement, ce pour deux raisons au moins.

Premièrement, la mise en place du scrutin uninominal pour l’élection des députés – scrutin qui donne la prime au « notable » sur le militant – alliée à la possibilité de cumuler mandats et fonctions, a favorisé la réélection des mêmes hommes, barrant la route aux outsiders que sont les jeunes et les femmes. Un seul chiffre donne la mesure de l’exclusion des femmes : pendant les 20 premières années de la Ve, moins de 2% de femmes siégeaient à l’Assemblée nationale. Quand les mêmes représentants sont réélus pendant des années sur le même territoire, qu’ils cumulent tous les pouvoirs ou presque, alors la tentation est grande, pour certains, de se comporter en « féodal » plus qu’en démocrate et en féministe. Alors, ils se sentent en situation de toute puissance, habités par un sentiment d’impunité, quoi qu’ils fassent.

Deuxièmement, le changement de République s’est accompagné de la disparition des grands de partis de masse en l’honneur sous la IV République. Désormais les partis sont de petites « machines », ayant peu de militant-e-s, qui sont soumis au pouvoir de quelques-uns, en dehors de contrôle véritablement démocratique.

Comment comprendre le « paradoxe » de l’affaire Baupin, celui-ci éclatant dans un parti qui non seulement a longtemps été dirigé par des femmes, mais encore est le plus féministe dans sa doctrine ? Sinon qu’il survient dans un petit parti politique, où tout le monde se connaît, connaît les secrets de famille et souhaite les préserver comme tels, pour ne pas jeter le discrédit sur la formation et ses dirigeants.


Quels moyens faudrait-il prendre pour empêcher que les violences perdurent ?

Il y a urgence à agir vite tant ces violences sexistes viennent abîmer un peu plus l’image d’une vie politique déjà dégradée auprès de l’opinion. Comment tolérer en effet que des élus du peuple viennent fouler au pied les lois qu’ils ont votées, dont celles touchant à la parité et au harcèlement sexuel ? Pour que les mœurs politiques changent en France, deux types de réformes doivent être engagées.

Les premières toucheraient au recrutement politique. Il convient d’abord de favoriser par divers moyens l’accession des femmes au Parlement et à tous les sommets de la hiérarchie politique. Car c’est bien l’asymétrie femmes/hommes face au pouvoir politique qui met certains responsables politiques en situation de considérer les femmes moins comme des égales politiques que comme des « proies sexuelles ».

Faut-il rappeler ces faits bien connus : malgré les dispositifs paritaires mis en place à partir de 1999, les femmes ne sont aujourd’hui que 27 % à siéger à l’Assemblée nationale (1) et 25% au Sénat. Aucune de ces deux chambres n’a jamais été présidée par une femme. Quant aux assemblées locales, elles ont beau être paritaires à la base, elles restent majoritairement présidées par des hommes, à raison de 80 %, voire 90%.

Pour accélérer la féminisation et ouvrir le recrutement politique, nécessité est de rendre plus sévère encore l’interdiction du cumul des mandats et fonctions. La loi du 14 février 2014 – applicable à partir de 2017 – a fait un pas en ce sens, qui interdit aux parlementaires de présider des exécutifs locaux. Si elle signe la disparition des grands « seigneurs » de la vie politique française que sont les députés-maires ou les sénateurs-pésidents de conseils départementaux, elle ne va pas assez loin dans l’interdiction du cumul. En outre, la restriction du cumul dans le temps doit aussi être envisagée. Le Premier ministre vient de faire une déclaration en ce sens, dont on souhaite qu’elle soit suivie d’effet.

Le deuxième type de mesures à prendre serait de multiplier les cellules de contrôle et de contre-pouvoir, tant au sein du Parlement et des Assemblées qu’au sein des partis politiques afin que nul responsable ne puisse commettre un abus de position dominante sans en payer le prix. Ces cellules aideraient à faire émerger plus facilement la parole des femmes victimes. Déjà, des initiatives ont été prises en ce sens. Le président de l’Assemblée nationale a créé, en 2013, une cellule rattachée au déontologue de la chambre permettant aux collaborateur-e-s d’évoquer des situations de harcèlement. Quant à la présidente d’Ile de France, elle a déclaré vouloir mettre en place auprès de la région une cellule d’écoute et de prévention du harcèlement.

L’affaire Baupin sonnera-elle la fin de l’omerta ?  

Propos recueillis par Caroline Flepp  50-50 magazine

Mariette Sineau Femmes et pouvoir sous la Ve République – Presses de Sciences Po, 2011.

1 A partir de 2017, l’entrée des femmes à l’Assemblée nationale sera facilitée par le doublement des pénalités à l’encontre des partis qui ne respectent pas la parité des candidatures à 2% près (loi du 4 août 2014).