Articles récents Laurence Cohen : « Il y a une volonté politique de ce gouvernement d’aggraver la flexibilité et la précarité qui touchent durement les femmes. »

Laurence Cohen est sénatrice du Val de Marne, membre de la commission des affaires sociales et de la délégation aux droits des femmes du Sénat. Elle est également responsable nationale de la commission droits des femmes du Parti Communiste. Femme politique féministe, elle répond à nos questions sur des sujets qui la concerne.

Quelles ont été vos réactions quand a éclaté l’Affaire Baupin ? Que pouvez-vous nous dire de l’état du sexisme dans le milieu politique ?
Je trouve positif que la parole se libère, parce que les femmes ont toujours subi des propos et des comportements sexistes, voire du harcèlement. Le fait que ces femmes aient témoigné, qu’il y ait eu une tribune dans Libération, cela va permettre une prise de conscience de l’ensemble de la société. Car ne n’est pas le problème des femmes mais un problème de société et sur la question des violences faites aux femmes, ce doit être tolérance zéro.
Nous sommes vraiment dans une société qui ne reconnaît pas, dans les actes, l’égalité entre les femmes et les hommes que ce soit en France comme ailleurs dans le monde et la bataille est rude.
Le monde politique, les institutions, les partis, les syndicats sont des structures qui ont été faites par les hommes et pour les hommes. C’est dans ce paysage là que les femmes doivent s’imposer, et cela nécessite des femmes de caractère pour se frayer un chemin. Dès le début de mon engagement politique au parti communiste, j’ai eu des responsabilités sur les questions de féminisme et des droits des femmes. A titre personnel, je n’ai jamais été en butte à des moqueries, des remarques, peut-être parce que j’ai toujours porté cet étendard bien déployé. D’ailleurs parfois j’entends « Oh ça ne va pas plaire à Laurence ça … », j’ai l’impression d’être la « Mère Fouettard » sur ces questions-là et de ce fait les hommes font attention à ce qu’ils vont dire devant moi.
La Loi El Khomri est discutée en ce moment au Sénat après l’utilisation du 49.3 par le gouvernement, quels dangers représente-t-elle pour les femmes ?
C’est une loi qui est censée favoriser l’emploi. Or comment y parvenir quand les mesures proposées retirent les protections gagnées par les luttes des salarié-e-s et de leurs organisations syndicales au fil du temps ? A partir du moment où il y a inversion de la hiérarchie des normes, avec suppression du principe de faveur, le salariat est touché dans son ensemble. Le rapport de force lui sera défavorable, avec renforcement du lien de subordination entre salarié-e-s et patrons, ce qui place les femmes sont en première ligne.
Toutes les statistiques démontrent que ce sont les femmes qui vivent le plus la précarité et la flexibilité et, dans ce projet de loi, il y a des mesures très négatives sur le travail de nuit et le temps partiel. C’est la poursuite, l’aggravation voire l’amplification de ce qu’a fait Macron avec le travail du dimanche, cela ne concerne pas que les femmes mais elles sont majoritaires dans le commerce, et quand on parle de choix c’est extrêmement relatif. Les mêmes qui pleurent sur le fait que les liens familiaux se délitent, que les enfants traînent dans la rue, qu’ils ne sont pas encadrés par les parents, prennent des mesures qui sont une atteinte à la vie privée et à la cohésion familiale.
Une majorité de femmes est en temps partiel contraint. Le patronat est parti d’une problématique réelle : besoin de libérer du temps pour soi, les siens… Mais comme il n’y a pas de partage réel des tâches dans les couples, ce sont les femmes qui doivent organiser la vie familiale, qui ont la charge des enfants. Ce sont les femmes qui jonglent entre leur temps de travail et leur temps de vie, et de fait elles n’ont pas de vie personnelle mais que du temps pour les autres. Donc en partant de cette aspiration qui est légitime, le patronat a d’abord proposé le travail à temps partiel, avec des horaires de plus en plus atypiques, aux femmes puis l’a étendu à l’ensemble du monde du travail !
Dans les faits, comme il y a une majorité de femmes dans des professions de commerce, soins à la personne, entretien, elles vont avoir des séquences de travail inconciliables avec leur vie personnelle et familiale. Une caissière par exemple va avoir des heures qui vont l’obliger à partir du commerce mais sans même avoir le temps de revenir chez elle, pour ensuite revenir sur son lieu de travail.
Depuis l’arrivée de Hollande au pouvoir, les lois auraient au moins dû porter un coup d’arrêt à ces politiques mises en place notamment par Nicolas Sarkozy. Or, il n’en est rien, ces lois sont allées dans le même sens ou ont même amplifié les inégalités, je pense notamment à la loi Macron. Il y a une volonté politique de ce gouvernement de rendre les femmes le plus flexible possible par rapport à l’emploi, ce qui est révoltant!
On s’était battu-e-s pour qu’il y ait une garantie de temps partiel minimum de 24h par semaine, et on a vu fleurir les dérogations. Mais avec cette loi travail, on sera dans la situation contraire, à savoir que les femmes vont voir leurs horaires réduits en miettes et que les 24 h deviendront la dérogation ! C’est un coup terrible au niveau de leur travail et de leur vie personnelle et familiale.
La loi travail a-t-elle été examinée par la délégation aux Droits des femmes du Sénat ?
Même si la loi ne demande pas forcément notre assentiment, nous avons demandé à ce qu’elle soit examinée par la délégation aux droits des femmes du Sénat, ce qui n’était pas prévu par la présidente Chantal Jouanno. Les auditions vont bientôt avoir lieu.  Il y a eu un grand travail de la délégation des droits des femmes au niveau de l’Assemblée Nationale, du CESE, du HCE, et il serait incompréhensible que nous ne nous saisissions pas de cette problématique dans notre délégation. La balle est donc dans le camp de la présidente, alors qu’en ce moment les travaux portent autour de femmes et voitures (permis de conduire, les comportements des femmes au volant, les femmes en précarité qui n’ont pas de permis, …), ce qui pour moi n’est pas un sujet que je trouve primordial en ce moment !
Quelles mesures pourrait-on mettre en place pour sensibiliser à l’éducation sexuelle dès le plus jeune âge ?
Il y a une responsabilité de l’Education nationale, des parents et de la société sur cette question dont on en parle peu. Il faut travailler au niveau scolaire, je ne pense pas à l’éducation en sciences naturelles mais à une éducation à la sexualité dès la maternelle.
A l’école, il faudrait inviter des professionnel-le-s du monde associatif, de la santé, des psychologues, et organiser des groupes de parole sans les professeur-e-s pour assurer une liberté de parole.
Il faut se poser la question de ce qu’est l’éducation sexuelle des filles et des garçons, elle se ferait par internet et par de la pornographie la plupart du temps. Comment dans ce cas-là les garçons respectent-ils les filles ? Comment les filles peuvent-elles se sentir égales aux garçons ? Enfin, nous avons besoin d’une réflexion vis-à-vis d’internet ; je pense que dès le plus jeune âge, il faut éduquer les enfants à l’image pour former leur esprit critique, des enseignements qui les suivront tout au long de leur formation citoyenne.
Quel regard portez- vous sur le mouvement féministe aujourd’hui ?
Les conquêtes qui ont été faites par rapport aux droits des femmes ont été d’abord portées par les mouvements féministes. Si Madame Vieil a eu le courage de porter cette loi, y compris contre son camp, elle ne l’aurait sans doute jamais eu si il n’y avait pas eu le MLF et le MLAC. On a parfois l’impression que cette grande loi est le fruit de la volonté d’une personne, il est important de rappeler les actions de ces grands mouvements qui ont porté à bras le corps les changements sociétaux.
Or, rien n’est acquis une bonne fois pour toute, surtout quand il s’agit des droits des femmes, de leur liberté. Sous la pression de l’intégrisme catholique, on assiste en ce moment à une remise en question du droit à l’avortement en Pologne, alors que ce fut un des premiers pays à le légaliser. Mais aujourd’hui ce droit est aussi remis en cause en France par les politiques qui sont appliquées au niveau de la santé : les maternités de proximité ferment, or les centres d’IVG sont adossés aux maternités et en 10 ans, ce sont 130 centres d’IVG qui ont fermés. Il y a donc des femmes aujourd’hui en France qui sont amenées à aller à l’étranger pour se faire avorter ! Et puis régression au niveau de la contraception, quand par exemple dans la région Ile de France Valérie Pécresse supprime le Pass Contraception, que les financements du centre Hubertine Auclert diminuent …
Le mouvement féministe n’échappe pas à l’affaiblissement des mouvements sociaux, au morcellement des associations. Personnellement, je fais partie du Collectif National des Droits des Femmes (CNDF), qui est une structure qui rassemble mouvements féministes, partis politiques progressistes et syndicats. Or, nous venons de perdre sa figure de proue, Maya Surduts, c’est une grande dame qui nous a quittés.
Je continuerai donc mon combat aux côtés des associations féministes pour libérer la société de l’aliénation patriarcale mais, dans le même mouvement, celui pour que les femmes et les hommes échappent à l’exploitation capitaliste. Pour moi, ces deux combats sont à mener à égalité !
 
Propos reccuellis par Caroline Flepp et Charlotte Mongibeaux 50-50 Magazine

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