Articles récents Conférence du Mouvement des femmes kurdes en Europe sur la jinéologie ou la science des femmes

La 2ème Conférence de « Jinéologie ou la science des femmes.  Contre le sexisme des sciences positivistes, la jinéologie pour reconstruire la science  » organisée par le Mouvement des femmes kurdes en Europe s’est tenue à Paris 25 juin dernier. Pour Havin Guneser porte-parole de l’Initiative internationale « Liberté pour Abdullah Öcalan – Paix au Kurdistan » le statut de la femme est au cœur de l’analyse d’Abdullah Öcalan sur la modernité capitaliste et la civilisation classique, notamment dans sa relation à la formation de la hiérarchie, de la puissance, du pouvoir et de l’État.

L’histoire et la science

Il existe une leçon historique très simple : lorsqu’un groupe opprimé se révolte, il ouvre son identité à de possibles changements et transformations, ce qui, en retour, a un impact sur les disciplines scientifiques. Nous pouvons citer, comme premier exemple de ce phénomène, la rébellion des esclaves au XIXe siècle, ou encore, en deuxième lieu, les luttes anti-colonialistes du siècle suivant. Ces processus ont bouleversé les sciences en général et les sciences sociales en particulier, mettant notamment fin à l’étude scientifique de la race et la transformant en anthropologie. La troisième rupture majeure de cet ordre fut la rébellion féministe, qui conduisit à un changement dans la méthodologie des sciences sociales et dans le processus de production de la connaissance, formant de nouveaux objets de savoir et une nouvelle discipline : l’étude des femmes. Cette rupture transforma les contenus des disciplines existantes en renversant toutes les hypothèses et catégories en usage, parmi lesquelles, notamment, la nature patriarcale de l’État moderne, devenu objet de discussions approfondies dans la littérature féministe. Tout ceci contribua à une réinterprétation du monde selon une perspective différente.

Öcalan mentionne souvent l’importance des luttes féministes et de la révolution féministe dans les sciences sociales, phénomènes qui ont renforcé les femmes de nombreuses manières, de l’estime au respect de soi, et ont accru leur capacité à changer les sciences et les relations sociales. La règle simple que j’ai évoquée, selon laquelle un groupe opprimé ouvre, en se rebellant, son identité à des transformations radicales, provoquant une rupture au sein des sciences admises, notamment les sciences sociales, est également à l’œuvre dans le cas de la rébellion du peuple kurde. À mesure que cette rébellion se développa, non seulement quantitativement, mais aussi dans sa faculté à déconstruire le système politique, historique, idéologique, philosophique et social qui avait jusqu’alors nié son existence, le mouvement de libération kurde, le PKK, se mit à remettre en question, au-delà de la modernité capitaliste, le patriarcat dans son ensemble, érodant ses concepts de nombreuses façons différentes. La complexité de la question kurde conduisit à une quête de liberté profonde et ce, notamment à cause du refus par le système d’une solution simple à cette question.

Par cette profonde remise en question du système, Öcalan ne considère pas la liberté de la femme uniquement à travers le prisme de “l’égalité des sexes” et reconnaît la nécessité d’aller bien au-delà, car les racines du problème sont bien plus complexes et profondes. Le mouvement de libération kurde voit essentiellement dans les cinq mille ans d’histoire de la civilisation cinq mille ans d’histoire de l’asservissement de la femme. La liberté de la femme ne peut donc être accomplie qu’au moyen d’une lutte contre les fondations du pouvoir de ce système de civilisation et par la construction d’un système alternatif.

Une analyse de la civilisation, et de la place des femmes et de toutes les catégories opprimées et exploitées au sein de celle-ci, démontre que l’esclavage s’est perpétué sur trois niveaux :

1) la construction de l’esclavage idéologique ; ceci inclut l’interprétation et l’écriture d’une l’histoire dont les femmes sont exclues ;

2) l’utilisation d’une violence sans bornes sur les plans physique et psychologique ;

3) la confiscation de l’économie, qui était et est toujours gérée par les femmes.

Notre étude de l’histoire de l’humanité révèle ainsi que l’accumulation continue de pouvoir et de capitale n’est que l’endroit de la médaille ; à son envers se trouvent l’esclavage, la pauvreté et la participation forcée à une société grégaire, mais aussi les résistances et les luttes menée contre ces phénomènes. Par conséquent, la nature même du système est ce qui a rendu la question de la liberté cruciale à toutes les époques.

La thèse principale d’Öcalan est qu’avant le patriarcat et la civilisation étatique, il existait un autre système au sein duquel la position de la femme dans la société était très différente. En effet, cette société était matricentrée et fonctionnait selon des principes différents de maintien de la société, principes de partage et de solidarité. Cette « civilisation démocratique », comme il l’appelle, n’a pas disparu mais continue à exister, demeurant toutefois continuellement exploitée par la civilisation étatique patriarcale. Öcalan considère la lutte historique des cinq mille dernières années comme une lutte entre la civilisation étatique et la civilisation démocratique, cette dernière consistant en communautés agricoles et villageoises précédant l’État.

Comme nous le constatons, la perte de liberté revient à l’histoire de la perte du statut de la femme et de sa disparition des pages de l’histoire. À partir du quatrième millénaire avant J.-C., la lutte féroce entre le matricentrisme et le patriarcat peut également être vue à travers le prise de la mythologie sumérienne et la fin de ce processus est visible, par la suite, dans le mythe de création de Babylone, lorsque la déesse Tiamat est tuée par son fils Marduk, le dieu de la guerre. En réalité, la déchéance de la femme correspond à la déchéance de l’ensemble de la société, devenue une société sexiste où le mâle dominant est au pouvoir. La profondeur de l’asservissement de la femme et la dissimulation intentionnelle de cet état de fait est étroitement liée à l’essor du pouvoir étatique et hiérarchique. Par conséquent, Öcalan en arrive à la conclusion que toutes les autres formes d’esclavage ont été développée sur la base de l’esclavage de la femme. Si nous ne parvenons pas à triompher de celui-ci, nous ne triompherons d’aucune autre forme d’asservissement.

La hiérarchie et l’autorité

La lutte féroce évoquée ci-dessus n’est pas une lutte des sexes, mais une lutte fondée sur les principes de l’ordre social. À l’origine, le terme de hiérarchie renvoyait au gouvernement des prêtres et à l’autorité des anciens. Ceux-ci avaient au départ, avec les femmes, une fonction positive au sein de la société, qui n’était pas fondée sur la propriété et l’accumulation. Ils assuraient la sécurité commune et la gouvernance de la société. Mais, lorsque la dépendance volontaire se transforma en autorité et l’utilité en intérêts, ces concepts devinrent des instruments de force déguisés sous le masque de la sécurité commune et de la production collective. Ceci est au cœur de tous les systèmes d’exploitation et d’oppression. Ainsi, le renversement de l’ordre matricentré eut une signification stratégique car sans cela, le patriarcat et donc le pouvoir étatique n’auraient pu triompher. La différence biologique de la femme est utilisée comme prétexte dans l’institutionnalisation de son asservissement ; cette construction idéologique de la femme a été institutionnalisée au fil du temps et la femme devint l’esclave commune de l’homme ordinaire, lui aussi asservi, au sein de la maison et de l’homme dominant, figure de l’État institutionnalisé.

Une structure hiérarchique et autoritaire est essentielle pour permettre à la société patriarcale de fonctionner. L’établissement de relations patriarcales est une étape fondamentale sur le chemin de la division des classes et de la formation de l’État. Par conséquent, nous devons comprendre ces relations en profondeur car ni l’État, ni les structures de société divisées en classes sur lesquelles il est fondé ne peuvent être expliqués sans une analyse approfondie du statut de la femme.Pour comprendre les caractéristiques fondamentales de la culture de la société du mâle dominant, nous devons comprendre l’assujettissement social de la femme, mais aussi l’installation dès son plus jeune âge de la contrainte et de la dépendance. Il s’agit là d’un autre aspect d’où le patriarcat tire sa force. La force physique de la jeunesse est nécessaire, et une dépendance construite de cet ordre continue jusqu’à aujourd’hui et est difficile à détruire. La jeunesse, comme la féminité, n’est pas qu’un phénomène physique, c’est aussi un phénomène social construit. Öcalan considère que la stratégie établie à l’encontre des femmes, qu’il s’agisse de tactique, de propagande idéologique et politique ou de systèmes d’oppression, existe aussi à l’encontre des jeunes. C’est de cette oppression sociale unique, et non pas de leur âge physique, que vient le désir de liberté si caractéristique de la jeunesse.

Si nous ne comprenons pas comment le mâle a été socialement construit, nous ne pouvons analyser correctement l’institution étatique et la culture de la « guerre » et du « pouvoir » qui l’accompagne.

L’autorité et le pouvoir

La société hiérarchique est le lien entre la société naturelle et la société étatique de classes. Au départ, l’autorité y est personnelle et l’institutionnalisation de l’autorité revient à une transformation qualitative à cet égard. L’État est, en essence, une autorité gagnant en permanence par son institutionnalisation depuis l’époque sumérienne. Il ne s’agit pas de n’importe quel type d’autorité, mais d’une autorité politique et militaire.

Qu’est-ce que le pouvoir ? Öcalan définit le pouvoir comme l’exécution de l’institution étatique. Il s’agit de l’activité consistant à s’approprier le produit et la valeur de surplus des femmes et de la société. Pourquoi l’État exerce-t-il un tel attrait ? Car le pouvoir renvoie à la possession des richesses ainsi accumulées, mais aussi des lois, des institutions, de la force et des méthodes permettant d’augmenter ces paramètres. Öcalan parvient ainsi à la conclusion que le pouvoir rend impossible une révolution ou une transformation ; arrivé au pouvoir ,on ne peut que confisquer les valeurs et les redistribuer.

Mais d’où le pouvoir tire-t-il sa force ? Cette question nous conduit à l’usage de la force, qui est la source du pouvoir et est déterminée par la guerre. Ainsi, la source de l’État et donc du pouvoir n’est pas l’intelligence sociétale, mais les guerres et l’usage de la force. Par conséquent, l’État et le pouvoir ne sont pas formés en tant qu’instruments de résolution des problèmes sociétaux ; au contraire, ils sont la source de ces problèmes. Le phénomène de la guerre, sur lequel l’État se repose depuis les débuts de son existence, se poursuit. La guerre est la fondation du pouvoir. Arriver au pouvoir signifie modeler la société dans chacun de ses aspects et la maintenir dans un statu quo basé sur la culture de la guerre.

Nous avons mis du temps à véritablement comprendre que l’outil qui nous était présenté comme une baguette magique, c’est-à-dire l’État, est depuis le début l’instrument de la division des classes et des inégalités et, plus important encore, de la légalisation et de la légitimation de la confiscation des valeurs et du produit de surplus, notamment celui des femmes. Öcalan est donc arrivé à la conclusion que l’État en tant qu’appareil ne peut être un instrument de liberté. Au contraire, il s’agit d’un obstacle à celle-ci. Il y a donc un changement de paradigme révolutionnaire dans l’analyse de l’asservissement de la femme, de la nature et de la société.

Pour les mouvements de libération kurdes, ces approches ont mené à un certain nombre de conclusions.

Conclusion

1) Il ne faut plus interpréter le droit à l’auto-détermination des peuples comme devant conduire à la fondation d’un État-nation. La proposition du confédéralisme démocratique n’est pas celle d’un État alternatif mais d’une alternative à l’État.

2) Notre lutte ne doit pas être centrée sur l’État et le pouvoir, mais fondée sur la démocratie, la liberté de la femme et une société écologique, afin de construire une vie alternative sur la base de ces éléments.

3) Notre idéologie doit être fondée sur une société politique et morale ancrée dans la solidarité.

4) Nous devons arriver à une interprétation de l’histoire à cet effet et à l’écriture d’une véritable histoire des femmes.

5) Nous devons avoir la capacité de différencier entre l’auto-défense et la violence ou la force, révolutionnaire ou non.

6) Nous devons soutenir une économie fondée non sur l’accumulation de produits et de valeurs de surplus, mais sur la base d’une décision collective d’une société de droits.

7) La connaissance doit être destinée à tous, et ne doit pas permettre la création de différents types de monopoles.

À cet effet, toutes les sections de la société traditionnellement exploitées et opprimées doivent disposer d’organisations indépendantes. Par-dessus tout valable pour les femmes et pour la jeunesse, mais également pour différents groupes et populations exclus, ce concept permettra aux groupes traditionnellement exclus des structures de prise de décision de participer à des structures qui se chevauchent, où ils créeront une dynamique interne luttant contre le retour du patriarcat et de ses institutions à chaque instant de leur vie quotidienne. Ces groupes traditionnellement exclus ne participeront pas à ces structures en tant qu’individus, mais en tant que représentants de leurs mouvements et organisations autonomes, ce qui leur donnera de l’influence au sein de chaque structure à laquelle ils participeront, comme peut le montrer l’exemple de la représentation des femmes au sein d’un conseil, d’une commune, d’une municipalité ou d’un parti politique mixtes. Ceci permettra en retour à ces représentants de s’éloigner des luttes de pouvoir et d’avoir, au cœur de leur lutte, les intérêts de celles et ceux qu’ils représentent.

La question de l’auto-défense est importante à cet égard. L’inégalité construite entre les États et les peuples se répète entre l’homme et la femme. Par conséquent, l’auto-défense ne renvoie pas juste à la défense militaire mais implique également la construction de structures propres visant à défendre les femmes contre tous types d’inégalités, de l’oppression familiale à l’éducation face à la violence étatique. Ce concept a un effet révolutionnaire sur la société, raison pour laquelle l’État turc mène des attaques d’une violence extraordinaire contre les femmes et la jeunesse. Par cet usage de la violence, ils souhaitent empêcher les femmes et les jeunes de saisir leur chance d’agrandir, pour l’ensemble de la population, le territoire de la liberté.

La mise en pratique de ce concept est notamment visible au Rojava, au Bakur et au sein des organisations de la communauté kurde en Europe et dans le monde. Il reste certes beaucoup à faire, mais ce changement de paradigme a inspiré d’innombrables femmes et hommes à prendre leur destin entre leurs mains et à se battre pour la construction d’un futur meilleur et plus libre pour eux-mêmes et pour la société.

Havin Guneser – Porte-parole de l’Initiative internationale « Liberté pour Abdullah Öcalan – Paix au Kurdistan »