Articles récents Halte à la contamination chimique des femmes enceintes et des bébés : quand scientifiques et professionnel-le-s de santé s’engagent ensemble

Women in Europe for a Common Future France (WECF) organisait le 9 juin dernier un colloque international : « Halte à la contamination chimique des femmes enceintes et des bébés ! », dans l’objectif d’inciter les pouvoirs publics, les professionnel-le-s de la périnatalité et la société civile à faire un travail de prévention. L’évènement était ouvert par un discours engagé en faveur de la prévention des expositions chimiques, de la ministre de l’Environnement, de l’Energie et de la Mer, Ségolène Royal.

WECF avait réuni des acteurs internationaux, nationaux et locaux sur ce sujet  pour mieux faire comprendre les enjeux liés aux pollutions chimiques pour notre santé, notamment celle des femmes enceintes et des enfants, et échanger sur les pratiques à mettre en place pour faire reculer cette contamination. En effet, la période de développement in utero est la plus fragile, et des expositions à des substances toxiques peuvent avoir des conséquences à long terme pour la santé de l’enfant à naître. Depuis plusieurs décennies, les scientifiques alertent notamment sur les effets des perturbateurs endocriniens, ces substances chimiques exogènes qui interfèrent avec le système hormonal.

Aujourd’hui, des professionnel-le-s de santé, à l’image de la Fédération Internationale des Gynécologues-Obstétriciens (FIGO) se joignent à eux pour tirer la sonnette d’alarme, devant le constat de nombreux troubles, tels qu’infertilité, cancer du sein, retards de développement, obésité, diabète, etc. chez leurs patientes. En 2015, la FIGO, qui représente 130 organisations dans le monde, publiait un Appel contre les pollutions chimiques, assorti d’une série de 4 recommandations.

WECF France, fortement engagée autour de cette initiative, avait invité deux des co-auteures de l’Appel à présenter leur approche auprès du public francophone afin de contribuer aux discussions en cours sur la définition des perturbateurs endocriniens et les approches de prévention en France et en Europe.

Le Dr Jeanne Conry, ancienne présidente du Congrès Américain des Gynécologues Obstétriciens (ACOG), et membre de la FIGO, ainsi que Patrice Sutton, chercheuse au sein du Programme de Santé Reproductive et de l’Environnement de l’Université de Californie, San Francisco, deux femmes fortement engagées pour une prévention des expositions aux produits chimiques toxiques, ont présenté leurs travaux.

« Face aux pollutions chimiques, l’action individuelle ne suffit pas »

Pour le Dr Jeanne Conry, l’Appel de la FIGO lancé en octobre 2015 est un « point de départ », pour renforcer l’engagement et les actions des praticien-ne-s et professionnel-le-s de santé reproductive en matière de prévention des expositions chimiques et de protection de la santé des populations face aux pollutions environnementales. La production de substances chimiques augmente de près de 3,4% par an, et d’ici 2020, les pays les plus pauvres, d’autant plus fragiles face aux expositions, seront les plus gros producteurs. Les populations les plus vulnérables, notamment du fait de leur âge ou de leur situation sociale, sont particulièrement sensibles et nécessitent d’être mieux protégées face à ces expositions.

« Les professionnel-le-s de santé doivent saisir toutes les opportunités d’informer les femmes enceintes sur les substances chimiques toxiques » 

Aux Etats-Unis, une femme enceinte est en moyenne contaminée par 43 substances chimiques, et même de faibles doses de substances toxiques peuvent avoir des conséquences pour la santé. L’action individuelle ne peut donc pas suffire pour se protéger contre cette pollution généralisée. Le Dr Conry a ainsi appelé les professionnel-le-s de santé à se familiariser avec les données sur les polluants chimiques, et à saisir toutes les occasions d’informer les femmes enceintes sur cette question. Pour cela, il faut que ces données scientifiques soient traduites et adaptées de manière à être abordables pour les professionnel-le-s de santé. Car si les praticien-ne-s n’abordent pas ces questions, c’est par manque de familiarité avec le sujet, ou parce qu’ils n’ont pas en leur possession de réponse tranchée, ou encore parfois simplement parce qu’elles/ils ne sont pas informé-e-s.

« Les professionnel-le-s de santé ont également le rôle d’alerter les populations et de les protéger »

La récente contamination des eaux de la ville de Flint (Michigan) par des niveaux élevés de plomb, à la suite d’un changement de fournisseur en eau par la municipalité, illustre bien le type de pollutions qui peuvent toucher des populations encore aujourd’hui. Des professionnel-le-s de santé, à l’image du Dr Mona Hanna-Attisha, pédiatre exerçant dans la ville, a fortement dénoncé cette contamination, estimant « « de sa responsabilité éthique, professionnelle et morale d’alerter la communauté sur ce qui était en train de se passer ».

En lien avec l’intervention du Dr Conry, Patrice Sutton, chercheuse au sein du Programme de Santé reproductive et de l’Environnement (PRHE) de l’Université de Californie, San Francisco, co-auteure de l’Appel de la FIGO, a longuement expliqué comment passer des connaissances scientifiques aujourd’hui abondantes, à l’action sur le terrain. Le PRHE est un programme inédit, créé en 2007 : parmi ses réalisations, un document dénommé Navigation Guide, issu de la collaboration de diverses agences, scientifiques et expert-e-s du monde entier, vise justement à faciliter ce passage de la connaissance à l’action, en fournissant une méthodologie à appliquer systématiquement pour exploiter les données scientifiques de santé environnementale visant à permettre aux professionnel-le-s de santé et aux politiques d’en faire usage. Des participants du PRHE, de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), de l’Agence de protection de l’environnement américaine (EPA), de l’ACOG ont participé à ce travail.

« L’appel de la FIGO en octobre 2015 est un point de départ »

En conclusion, le Dr Conry a présenté quatre grands axes de travail pour la FIGO. Le premier axe consiste à plaider pour des politiques de prévention des expositions aux produits chimiques toxiques. Le second s’intitule « Agir pour l’accès de tous à une alimentation saine », tandis que le troisième axe vise à l’intégration de la santé environnementale dans la pratique de soins, l’un des axes forts du colloque du 9 juin. Le quatrième axe est le plaidoyer pour la justice environnementale.

« Il nous faut passer des connaissances à l’action »

En lien avec l’intervention du Dr Conry, Patrice Sutton, chercheuse au sein du Programme de Santé reproductive et de l’Environnement (PRHE) de l’Université de Calofornie, San Francisco, co-auteure de l’Appel de la FIGO, a longuement expliqué comment passer des connaissances scientifiques aujourd’hui abondantes, à l’action sur le terrain. Le PRHE est un programme inédit, créé en 2007 : parmi ses réalisations, un document dénommé Navigation Guide, issu de la collaboration de diverses agences, scientifiques et experts du monde entier, vise justement à faciliter ce passage de la connaissance à l’action, en fournissant une méthodologie à appliquer systématiquement pour exploiter les données scientifiques de santé environnementale pour permettre aux professionnels de santé et aux décideurs politiques d’en faire usage. Des participants du PRHE, de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), de l’Agence de protection de l’environnement américaine (EPA), de l’ACOG ont participé à ce travail.

« Les actions en direction des patient-e-s, les politiques de prévention et le rôle des institutions se renforcent mutuellement »

Le PRHE élabore des brochures d’informations à destination des patient-e-ss, destinées à différents publics, et adaptées par exemple en espagnol pour toucher des populations aussi larges que possible. Ces brochures s’apparentent au type de sensibilisation mené par WECF à travers ses guides de poche Nesting.

« Une formation intégrant la santé environnementale pour former les médecins de demain »

Patrice Sutton a insisté sur une dimension primordiale du travail du PRHE et de l’Université de Californie : la refonte des programmes de formation des professionnel-le-s de santé, afin d’y intégrer systématiquement la santé environnementale. Ainsi, les étudiant-e-s formé-e-s bénéficient dès leur formation initiale de cours intégrant ces questions devenues incontournables.

« Saisir l’opportunité de faire reculer la progression des maladies chroniques »

Pour conclure, Patrice Sutton a rappelé la responsabilité qui doit être celle des décideuses/décideurs, en mentionnant la recommandation de Sir Austin Bradford Hill, épidémiologiste, émise en 1965 : « Des données scientifiques incomplètes ne nous confèrent pas la liberté d’ignorer les connaissances existantes ou de remettre à plus tard l’action qu’elles exigent à un moment donné. » Ce conseil s’applique particulièrement bien au cas des perturbateurs endocriniens, dont les critères de définition publiés le 15 juin par la Commission européenne ne permettent pas d’assurer une protection adéquate de la santé des populations face à ces polluants.

 

Elisabeth Ruffinengo, responsable plaidoyer, WECF France

Photo de Une : Elisabeth Ruffinego, Patrice Sutton, Jeanne Conry