Articles récents Parler de sexualité avec des jeunes de l’école de la deuxième chance au Planning Familial

Dix jeunes de l’école de la deuxième chance, âgé-e-s de 18 à 23 ans, ont rendez-vous au centre Hittorf du Planning familial pour participer à une animation sur l’éducation sexuelle. Une fois leur éducateur parti, les six jeunes filles et quatre garçons présent-e-s prennent place au centre d’une grande salle. Au milieu des rires parfois gênés, parfois francs, les deux animatrices se fondent dans le cercle et les invitent rapidement à prendre la parole.

L’action originelle du Planning Familial se situant dans la volonté de dissocier sexualité et reproduction, la création d’une animation sur l’éducation sexuelle semblait s’imposer. En mettant en place ces espaces mixtes de parole, d’information et de prévention, le Planning continue sa longue quête vers la désinhibition des sexualités, en particulier celles des femmes, en rendant la parole plus libre et l’accès à la contraception et à l’avortement plus aisé.

Prévenir et informer par l’éducation populaire

Afin de mettre en confiance les jeunes présent-e-s, les deux animatrices commencent d’emblée par les prévenir que certains sujets tabous seront abordés, mais qu’ils seront traités d’une manière générale et qu’elles ne les inviteront pas à évoquer leur intimité. Le dialogue doit naître de la volonté des un-e-s et des autres à prendre part au débat, et à faire émerger certains questionnements.

Ce principe fonde la pratique de l’éducation populaire, qui s’attache à se distancier des discours normés et auquel le Planning est attaché. Le but est alors d’amener les jeunes présent-e-s à prendre conscience et/ou à rendre compte des inégalités femmes/hommes en libérant leur parole, en sortant de la passivité pour entrer dans l’action.

Un jeune garçon demande rapidement «vous [le Planning Familial] faites quoi à part de la prévention ?» Les animatrices répondent que l’équipe du Planning mènent des actions très concrètes : accueil IVG, consultations médicales sans rendez-vous, formations, actions de plaidoyer en direction du Gouvernement, etc.

Intervenir à «l’âge de la folie»

Les animatrices rappellent que l’objectif de l’animation est de «ne pas se juger et de se libérer de ce qu’on peut entendre dehors.» Elles continuent en s’enquérant de la façon dont ils obtiennent des informations sur la sexualité. Une seule réponse émerge : l’école. Qu’en est-il des amis ? Une jeune fille rétorque «ce n’est pas la même chose.» Et la famille ? Un jeune garçon répond fermement «non», tandis qu’une jeune fille essaye quelque peu de tempérer : «parfois ils sont ouverts, mais il y a des limites.»

S’ils s’accordent tou-te-s plus ou moins sur la nécessité de parler de sexualité, l’âge à partir duquel il faudrait commencer à en parler fait débat. Pour une jeune fille, il faudrait en parler à partir de 15-17 ans, où elle situe l’âge de la séduction. Pour un jeune homme, l’âge est plus flou mais le moment décisif «il faut en parler à partir de l’âge de la folie où tu fais n’importe quoi, tu as envie de découvertes.» Pour un autre, il faudrait en parler dès 12 ans, car avec la télévision et internet, ils connaissent «un peu tout, sans savoir grand-chose.» Ils devraient pouvoir alors en parler avec une personne référente afin de «casser les idées reçues, et qu’ils ne pensent pas que ça se passe comme dans les films.».

Déconstruire les fausses-idées

Avant de pouvoir aborder des questions plus proches de leurs préoccupations quotidiennes, les animatrices les laissent s’exprimer sur la puberté. Ce sujet assez lointain permet de les mettre à l’aise et de les laisser parler plus librement. Elles/Ils sont bientôt capables d’évoquer seul-e-s les sujets qui les préoccupent.

Un jeune homme raconte que son neveu de 10 ans lui avait, un jour, posé la question de savoir ce qu’était la pornographie. Il demande aux participant-e-s comment ils-elles auraient réagi, ce qu’il aurait fallu dire. Une jeune fille intervient rapidement en affirmant qu’il faut expliquer que «ce ne sont pas des films biens.» Une des animatrices intercède : «il faudrait plutôt dire que ces films ne reflètent pas la réalité, sans donner de jugement de valeur.» Elle introduit également le constat que la pornographie expose souvent des relations inégalitaires, où le plaisir de l’homme est mis en avant.

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Groupe de jeunes au centre de documentation du Planning Familial

Au fil des questions posées, les animatrices déconstruisent les préjugés. A l’affirmation selon laquelle la pornographie serait une maladie, elles précisent qu’elle peut être une addiction, et qu’elle peut être traumatisante pour certaine personne. Elles expliquent également que la pornographie existe depuis des âges très anciens, mais qu’elle a pris différentes formes. Cependant, quand vient la question du sadomasochisme, les deux animatrices n’ont plus exactement le même discours. Jeunes et animatrices finissent toutefois par affirmer qu’il existe plusieurs types de sexualités, et qu’elles doivent toutes être respectées du moment que les partenaires sont consentant-e-s.

Faire tomber les tabous

En évoquant la question de la diversité des sexualités, une jeune fille raconte l’histoire d’une amie qui vivait dans un foyer : «elle était avec une fille, mais elle n’était pas gay, après elle est ressortie avec des garçons.» Quatre jeunes essayent de déterminer si cette fille est hétérosexuelle ou homosexuelle. Les animatrices précisent alors que d’autres sexualités sont possibles comme la bisexualité. Mais face au grand silence et au malaise qui s’installe, notamment parmi les garçons, les animatrices décident de revenir à une question plus classique «peut-on tomber enceinte dès le premier rapport sexuel ? »

Malgré l’apparence anodine de la question, elle révèle l’ignorance de la plupart sur le sujet qui «ne savaient pas que c’était possible.» Elle permet alors de faire de la prévention sur la réduction des risques. Une jeune fille rapporte ensuite aux autres que sa grand-mère algérienne a été mariée à 10 ans en Algérie. Elle a eu 9 enfants, car elle n’avait pas accès à la contraception.

Une des animatrices en profite pour demander quel est l’âge minimum légal pour se marier en France. Presque tous les jeunes répondent 18 ans, tandis qu’une jeune fille affirme qu’il est possible de se marier à partir de 16 ans sur dérogation. Les animatrices précisent qu’une enquête préalable est nécessaire pour déterminer s’il s’agit d’un mariage forcé ou non. Une jeune fille affirme «moi je préfère me marier quand j’aurai une voiture, enfin une situation quoi » ! Une autre lui répond en la taquinant «ce sera à 40 ans alors ! »

L’heure avançant et l’ambiance étant plus détendue, des sujets plus tabous émergent de la conversation comme la masturbation. Un vent de malaise et de rires nerveux s’abat sur la salle. Personne n’ose employer les mots exacts. Un jeune homme déclare « moi je ne parle pas de masturbation, je ne suis pas habitué à ça. » Un autre, plus décontracté, laisse entendre qu’il « faut se toucher, c’est recommandé par les médecins. » Une jeune fille hilare dit d’une voix fluette « parfois ça ne marche pas », et entraîne les autres dans une crise de fou rire.

Rendre obligatoire les animations sur l’éducation sexuelle ?

En aparté, les animatrices admettront que le sujet de la masturbation est un sujet peu abordé, car « en deux heures, c’est vraiment court pour faire tomber ce genre de tabous. » Mais lorsqu’elles sentent le besoin et l’envie de certain-e-s jeunes de revenir discuter, elles les invitent volontiers à le faire. Leur expérience au Planning Familial leur a appris que « les filles sont davantage conscientes qu’elles ont un clitoris, bien que la connaissance du corps se limite parfois à la sphère du copain ou du médecin. » Avec certaines jeunes femmes, en consultation, elles reviennent à « la vieille méthode du miroir » pour qu’elles puissent prendre conscience de leur anatomie.

Les animatrices sont sensibles au fait qu’il ne faille pas brusquer les jeunes. Elles admettent que les groupes sont souvent très hétérogènes, et que les mêmes thématiques ne peuvent pas être abordées systématiquement. La question se pose, par ailleurs, de savoir s’il faudrait rendre obligatoire ou non ce type d’animation. Une des animatrices est en effet convaincue, qu’il peut être « traumatisant, parfois violent pour un-e jeune adulte de devoir parler de certains sujets s’il-elle est réfractaire ou qu’il-elle n’est pas préparé-e. »

Lors de l’animation, si la quasi-totalité des jeunes présent-e-s parlaient volontiers et ouvertement, ce n’était pas le cas de certain-e-s qui mimaient parfois l’endormissement, si ce n’était l’agacement. Toutefois, la question se pose dans la mesure où certain-e-s personnes n’y ont pas accès de par l’opposition de leurs parents. Une jeune fille n’est par exemple par venue à l’animation, car son père le lui avait interdit pour des raisons religieuses. Or, il est possible de se demander si ce ne serait pas à ces jeunes adultes qu’il faudrait s’adresser en priorité.

Marina Verronneau 50-50 magazine

Article publié le 13 mai 2016