Articles récents Allodoxia : la déconstruction de discours de naturalisation du genre à prétention scientifique

Odile Fillod, chercheuse indépendante en études sociales des sciences biomédicales et études de genre, a créé le blog Allodoxia. « Si je doute, je pense et si je pense, je suis » semble-t-elle nous rappeler en remontant les sources primaires des productions d’informations à caractère scientifique sur divers sujets. Féministe anti-essentialiste, elle n’hésite pas à faire du « name and shame » lorsqu’il s’agit de dénoncer les imposteurs qui s’évertuent à faire des inégalités femmes/hommes un constat scientifique sous couvert d’un discours qui fait autorité. A l’occasion des 8ème Assises de l’Institut Emilie du Châtelet, Odile Fillod était venue parler de son expérience de blogueuse. Allodoxia, cet « observatoire critique de la vulgarisation », offre des articles amples, des recherches de qualités, et une bonne dose d’humour.

 

Comment avez-vous eu l’idée d’ouvrir le blog Allodoxia ?

Au départ je suis ingénieure, et titulaire d’un DEA en sciences cognitives. J’ai d’abord mené une carrière en entreprise tout en continuant à m’intéresser aux neurosciences. Par ailleurs, mon vécu m’a amenée à développer une forte sensibilité aux injustices et aux limitations qui résultent de la prégnance de certaines croyances concernant les dispositions naturelles respectives des femmes et des hommes.

Or, j’ai eu le sentiment que depuis les années 1990, les discours à prétention scientifique concernant l’existence de dispositions psychiques naturellement genrées s’étaient renouvelés et renforcés. Les connaissances que j’avais acquises me permettaient de penser que certains de ces discours étaient à l’évidence fantaisistes, mais pour d’autres je ne savais que penser. J’ai cherché à savoir pourquoi ces discours envahissaient les médias, et si certains d’entre eux au moins étaient scientifiquement fondés.

N’ayant pas trouvé de travaux répondant à ces interrogations, j’ai décidé de tenter d’y répondre moi-même. J’ai suivi des cours de master de sociologie du genre à l’EHESS pendant un an, puis commencé une thèse et quitté mon travail pour m’y consacrer.

Après plusieurs années passées à compulser des centaines d’articles de recherche en sciences biomédicales et psychologiques, et à analyser des dizaines d’exemples de discours de naturalisation du genre à prétention scientifique, me rendant compte que les données scientifiques étaient à chaque fois distordues pour leur faire dire ce qu’elles ne disaient pas, j’ai eu envie de créer un blog pour partager mes constats, mettre en évidence certaines contrevérités et dénoncer les impostures.

Le blog a rapidement attiré l’attention, et on a commencé à me solliciter pour des articles, colloques, travaux… ce qui fait que j’ai abandonné ma thèse pour pouvoir saisir ces opportunités de diffuser plus largement mes réflexions et d’agir plus concrètement.

L’expérience m’a appris à me méfier de toutes les sources secondaires, y compris dans les articles scientifiques eux-mêmes. Quand un résultat est présumé établi, si c’est un point critique, je fais donc ma propre recherche bibliographique pour remonter aux données sources et aux conditions dans lesquelles elles ont été obtenues. Je ne m’appuie pas non plus sur les textes critiques parfois existants sur les sujets que j’aborde : je tiens à tout vérifier par moi-même, car il n’est pas question que je m’appuie sur des discours contestables pour en contester d’autres. Cette approche, ainsi que mon souhait de partager un maximum d’informations pour permettre à tous/tes de rentrer dans le fond des choses, fait que mes billets sont souvent longs. C’est clairement un obstacle à leur diffusion plus large.

 

Quel est l’objet de votre blog, et en quoi illustre-t-il le rôle des médias dans la circulation des savoirs sur les femmes et le genre ?

Mon blog s’appelle Allodoxia, un terme que Pierre Bourdieu a employé pour faire référence à des mécanismes par lesquels les agents d’un champ s’auto-consacrent tout en faisant croire à une consécration par une instance légitime extérieure. Dans ce blog, je traite de discours qui passent à tort pour véhiculer « ce que dit la science », qui se trouvent revêtus à tort de l’autorité de la science en tant qu’instance légitime extérieure.

Son objet est de mettre en évidence certains écarts existant entre les données factuelles rapportées dans les articles de revues scientifiques et ce que des journalistes ou des expert-e-s racontent dans l’espace public en laissant croire que ce qu’elles/ils disent découle directement de ces données. Je cible essentiellement les discours qui invoquent les sciences biomédicales pour expliquer des différences cognitives ou comportementales par des différences de prédispositions génétiques, en m’intéressant plus particulièrement à celles liées au sexe.

Concrètement, je prends des allégations faites publiquement, et je remonte aux sources en me posant un certain nombre de questions : que trouve-t-on exactement dans les études qui sont explicitement citées ou qui sont susceptibles d’étayer ce qui est dit ? Permettent-elles de conclure ce qui est prétendu, ou les résultats sont-ils au contraire reformulés, réinterprétés, ou ne constituent que des indices qui sont extrapolés abusivement ? Est-ce qu’elles font partie d’un réseau d’indices convergents, ou bien d’autres études ont produit des indices contradictoires ? Est-ce que leur méthodologie garantit une certaine robustesse et une certaine portée de leur résultat, et ont-elles été répliquées, ou s’agit-il au contraire d’études faites sur des échantillons très particuliers, d’études fragiles, préliminaires, dont les résultats ne peuvent être considérés comme généraux ni simplement comme établis ?

Cette analyse forme la matière première de mes billets, dans lesquels je replace aussi dans leur contexte les déformations que j’ai constatées dans la communication des données scientifiques. Je m’efforce de restituer tout ce qui doit permettre à chacun-e de se forger sa propre opinion, et éventuellement de contester mes conclusions. En effet, l’idée n’est pas d’opposer à un discours d’autorité un autre discours d’autorité. Le blog est d’ailleurs aussi un espace d’échanges.

Tel que je l’envisage, le rôle de ce blog dans la circulation des savoirs sur le genre est de participer à la déconstruction de discours de naturalisation du genre à prétention scientifique qui ne sont pas scientifiquement fondés. Ces discours sont très peu analysés et critiqués de manière rigoureuse. Mon approche consiste à prendre au sérieux à la fois le produit des sciences du vivant et du psychisme et les discours de naturalisation du genre qui prétendent s’appuyer sur ce produit, et à montrer que ces discours déforment les conclusions pouvant être tirées des données scientifiques disponibles.

 

En quoi cette expérience favorise-t-elle la diffusion d’une culture féministe ou d’une autre culture de genre ? Quelles sont les spécificités et les ambivalences de cette transmission ?

Les discours que je m’attache à critiquer alimentent toutes sortes d’idées reçues :  le psychisme des femmes est particulièrement sujet à des fluctuations hormonales, les hormones qu’elles produisent en plus grande quantité les rendent plus sensibles, ou davantage prédisposées à s’occuper de leurs enfants, les hommes sont génétiquement programmés pour désirer en permanence avoir des rapports sexuels avec des femmes,  les filles s’intéressent naturellement plus aux relations sociales qu’aux objets et aux systèmes physiques, et les garçons inversement, etc. Il s’agit plus généralement de l’idée que l’espèce humaine se divise en deux catégories d’individus fondamentalement différents, et devant normalement développer un certain nombre de tendances comportementales allant avec leur sexe.

Toutes ces idées alimentent des mécanismes qui favorisent la reproduction d’inégalités entre hommes et femmes, contraignent les trajectoires de vie de toutes et tous, et entraînent des discriminations envers les personnes bisexuelles ou homosexuelles, les personnes intersexuées et les personnes trans. De plus, certaines de ces idées promeuvent clairement chez les garçons et les hommes des comportements violents ou de domination nuisibles.

En montrant que ces idées ne sont pas scientifiquement fondées, mon blog apporte un soutien au féminisme anti-essentialiste, à la lutte contre les stéréotypes et les mythes savants concernant le sexe et le genre, et de manière plus générale au développement d’une culture non sexiste.

Un autre mode d’action indirect est le name and shame : je profite de la liberté de ton que me permet ma totale indépendance pour nommer les personnes qui propagent les idées fausses que je décortique, pour dénoncer leur incompétence ou leurs impostures, et ce afin qu’à l’avenir elles soient plus prudentes dans leur propos, et aussi qu’elles soient écoutées avec davantage de distance critique – voire qu’elles ne soient plus sollicitées par les médias en tant qu’expert-e-s des sujets en question.

Par ailleurs, le simple fait de faire part à quelqu’un de mon projet d’écrire un billet sur ses propos peut suffire à le rendre plus prudent, voir à le faire supprimer du web les propos en question (c’est arrivé). Je ne contribue donc pas seulement à mettre en circulation certains savoirs, mais aussi à réduire la circulation d’informations erronées.

Pour ce qui concerne les ambivalences, je dirais d’abord que le cadre de publication et le contenu de mes billets leur donnent un statut épistémologique incertain, entre carnet de recherche et enquête journalistique, entre sciences biomédicales et psychologiques, sociologie du genre et études sociales des sciences, et entre revue de la littérature par un∙e chercheur∙e du domaine et critique externe du domaine en question. Cette écriture hybride et transdisciplinaire, qui s’apparente aussi à la zététique et au fact checking, me permet d’articuler des choses d’une façon que j’espère efficace, mais c’est en même temps un handicap car ce n’est pas clairement identifiable.

Une autre ambivalence vient du fait que comme je fais une critique ciblée des discours de naturalisation du genre, le blog peut être perçu comme foncièrement militant. Comme je n’ai pas de temps à passer sur des discours contraires pouvant aussi mériter d’être critiqués, mais dont la critique n’est pas prioritaire à mes yeux, ma seule arme contre cette ambivalence-là est mon extrême souci de rigueur et d’honnêteté intellectuelle qui transparaissent, je l’espère, sur le blog.

Odile Fillod auteure du blog Allodoxia

Photo de Une: Marie Docher

Article publié le 7 juin 2016