DOSSIERS Qu’est–ce que la socialisation différenciée ?

Anne Dafflon Novelle et Geneviève Cresson sont toutes les deux chercheuses spécialisées dans le domaine de la petite enfance. Dans leur ouvrage respectif, elles expliquent ce qu’est la socialisation différenciée et ses implications chez les enfants.

Anne Dafflon Novelle est docteure en psychologie sociale, spécialiste de la socialisation différenciée entre les filles et les garçons, qu’elle détaille dans son ouvrage Filles-garçons : socialisation différenciée ? (1). Elle explique que la construction de l’identité sexuée est un long processus qui dure de la naissance à l’âge de 5/7 ans. Durant les premières années de leur vie, les enfants pensent que le sexe est déterminé par les indices socio-culturels (longueur des cheveux, couleurs des vêtements, choix des jouets…) et qu’ils peuvent donc en changer tant qu’ils n’ont pas atteint le stade « constante de genre ». Les enfants savent qu’ils ont un « zizi » ou une « zézette » mais ce n’est pas pour eux le critère déterminant pour déterminer le sexe de quelqu’un avant qu’ils n’aient atteint ce « stade de constance de genre ». Cette connaissance de la permanence du sexe est corollaire à la connaissance de la place de chacun dans la lignée familiale (mamy B. est la maman de maman…) mais aussi de la maîtrise du temps (j’ai joué au ballon hier, la rentrée est après les grandes vacances…)

Et comme ils pensent que le sexe est socioculturel, ils vont être rigides pour respecter les codes en vigueur pour chaque sexe. Eux mêmes savent qu’ils sont une fille ou un garçon et ils veulent se présenter à leurs camarades en tant que tel-le. Ils vont donc être attentifs à respecter ces codes sexués et éviter les activités qui sont étiquetées du sexe opposé, d’où cette montée en puissance de la séparation des sexes vers l’âge de 6 ans, bien profitable aux industriels du jouet…

Les enfants savent très vite, dès l’âge de 2/3 ans qu’il y a des professions le plus souvent exercées par les femmes et d’autres par les hommes. Ils ont conscience par exemple que les pompiers sont majoritairement des hommes, même s’ils n’ont jamais vu de pompier « en vrai ». Dès cet âge là, ils ont déjà adopté des activités sexuées et des attributs faisant partie de la culture à laquelle ils appartiennent : jouets, habits, accessoires, comportements, activités, émotions…

La société a des attentes et des sollicitudes différentes face aux enfants, elle va encourager les enfants à adopter des comportements typés de leur propre sexe. Les adultes sont convaincus d’avoir un comportement identique et égalitaire et tout ceci reste du domaine de l’inconscient. Les garçons sont plus découragés que les filles face à l’exercice d’actions socialement dévolues aux filles. Par exemple dans une ludothèque, quand un petit garçon demande à emprunter une poupée, l’adulte ne lui dit pas non directement (cela peut arriver…), mais va tenter de le détourner de son choix en lui disant par exemple « regarde ce beau camion, tu ne préfères pas emprunter ce jouet ? » Il y a moins de contrôle sur les jouets utilisés par les filles qui peuvent plus facilement jouer avec les petites voitures, les billes ou les vélos bleus de leur grand frère. Par contre, les codes vestimentaires sont plus stricts pour les filles, et sont plus sur le registre de l’élégance que sur celui du confort.

Geneviève Cresson est enseignante en sociologie et chercheuse au CLERSÉ (Centre lillois d’études et de recherches sociologiques et économiques), Nathalie Coulon est maîtresse de conférence en psychologie de l’éducation à Lille III. Dans l’ ouvrage qu’elles ont coordonné : La petite enfance : entre familles et crèches, entre sexe et genre (2), il est écrit que « les enfants intègrent leur genre avant de connaître leur sexe ». Ils comprennent et intègrent ce qui est « masculin » et ce qui est « féminin » grâce à l’observation de leur environnement, que ce soit à travers les objets de socialisation que l’on met à leur disposition ou par l’observation des activités effectuées le plus souvent par tel ou tel sexe. Ils observent la réalité autour d’eux mais également la représentation de la réalité : livre, télévision, publicité, catalogue de jouets, dvd…).

Et les représentations de la réalité sont beaucoup plus stéréotypées que la réalité elle-même !

 

Chrystel Grosso 50-50 magazine

1 Anne Dafflon Novelle Filles-garçons : socialisation différenciée ? Ed Presses universitaires de Grenoble – 2006.

2 Ouvrage coordonné par Geneviève Cressson et Nathalie Coulon : La petite enfance : entre familles et crèches, entre sexe et genre. Ed l’Harmattan – 2008