DOSSIERS A Toulouse, « Egalicrèche » fait des petit-e-s

Entre 2013 et 2014, le programme « Egalicrèche » à Toulouse a mené une recherche-action extrêmement édifiante sur les interactions socio-professionnelles observées dans 3 crèches-pilotes. Il en ressort que les professionnel-le-s de la petite enfance adoptent des gestes et attitudes différenciés selon le sexe de l’enfant. Dès 12 mois, un bébé a conscience de son genre. Il semble nécessaire, alors que les crèches n’ont pas de programme pédagogique national, d’impulser des initiatives locales qui vont dans le sens de l’épanouissement des enfants. Depuis 2014, « Egalicrèche » accompagne « sur le chemin de l’égalité » de nouvelles crèches, programme ambitieux qui rencontre un franc succès.

Le temps de change n’est pas le même pour les petits garçons et les petites filles

Egalicrèche propose d’accompagner des crèches, à Toulouse ou dans sa région proche, pendant une année scolaire. Les premiers résultats de la recherche-action ont montré que les formations sur des temps courts ne permettaient pas une prise de conscience individuelle et collective. « Les professionnel-le-s de la petite enfance » , comme nous le rapporte la coordinatrice Sophie Collard, « n’ont pas forcément conscience qu’ils adoptent des comportements inégalitaires entre petites filles et petits garçons. » Pour elle, il est donc nécessaire que la formation comprenne un diagnostic précis sur les interactions qui sont menées entre les professionnel-le-s, entre les professionnel-le-s et les enfants, entre les enfants, et entre les professionnel-le-s et les parents.

Dans un premier temps, les formatrices/formateurs d’Egalicrèche présentent le projet à l’ensemble du personnel de la crèche ainsi qu’aux parents avant de commencer le programme. Ensuite, pendant 20 à 40h, deux personnes viennent observer l’ensemble des interactions à différents moments de la vie de la crèche et dans tous les secteurs : jeu libre ou dirigé, change, arrivée et sortie des enfants (…). 8 000 interactions sont généralement saisies. Il en résulte par exemple que le temps de change n’est pas le même pour les petits garçons et les petites filles : les professionnel-le-s ont  tendance à prendre plus de temps avec ces premiers pour leur expliquer ce qu’elles/ils font et les pousser à plus d’autonomie. Le temps de change des petites filles est plus rapide et donne moins de place à  la communication avec l’enfant. Pour ce qui est des interactions professionnel-le-s/parents, les transmissions sont deux fois plus longues envers les mères que les pères. « On indique, sans s’en rendre compte, que les pères ne sont pas à leur place » nous rapporte Sophie Collard.

Après cette phase, les résultats sont présentés à l’ensemble de l’équipe ce qui induit une prise de conscience globale. Les professionnel-le-s montrent alors une véritable volonté de changer leurs pratiques. Souvent, elles/ils ont l’impression de traiter de manière égale filles et garçons mais sans s’en rendre compte, elles/ils ne vont pas faire beaucoup d’efforts pour que les garçons rangent car les filles le feront très bien … A partir de là, l’équipe d’Egalicrèche propose différents ateliers en fonction des besoins de la crèche en question : littérature de jeunesse, communication avec les parents, aménagement de l’espace …

« Il faut apprendre aux garçons à plus partager l’espace »

A travers les ateliers mis en place, Egalicrèche encourage une « pédagogie égalitaire ». Les nouvelles activités sont coproduites avec les professionnel-le-s pour permettre une meilleure appropriation. Les résultats de ce programme sont très bénéfiques pour le personnel de la crèche qui se consolide autour de ce projet.

Elargir la mixité des espaces

Dans certaines crèches, on constate qu’il y a des espaces genrés qui entravent la libre circulation des filles et des garçons. Il va y avoir par exemple un coin avec les jeux de filles, avec beaucoup de rose et de l’autre côté, à dominance bleu et rouge, les ballons ou les circuits de trains. La circulation de l’enfant dans l’espace est déjà complètement biaisée, orientée. Egalicrèche remarque que, dans cette géographie-là, on retrouve 70% de filles dans l’espace à dominance rose et vise-versa. Elles ont moins d’espace aussi dans le sens où les « jeux de filles » en requiert moins, les garçons dominent déjà de manière spatiale (et sonore). Dans une des premières crèches pilotes, un espace « centre ville » a été mis en place avec tous les jeux de mimétisme du quotidien. Les jeux sont mélangés et le vocabulaire connoté a été changé : par exemple, au lieu de dire « dînette », un panneau « restaurant » a été placé. La création de cet espace neutre a permis de faire jouer les enfants entre eux et d’élargir la circulation des petites filles.

Diversifier les jeux des enfants

Il existe 4 facteurs à développer chez l’enfant : le psychomoteur global (en grimpant, en courant), la psychomotricité fine, l’intellectuel (puzzle, jeux de construction), et le socio-affectif (les jeux de poupons). On remarque aisément que les filles et les garçons ne sont pas encouragé-e-s à développer les mêmes facteurs. Ainsi, Egalicrèche a pensé n’organiser qu’un seul jeu pour développer de la même manière la motricité des enfants.

En Suède, il existe une pédagogie « compensatoire » : si un sexe donné joue moins à un jeu, on organise des temps particuliers et non mixtes pour proposer le contraire. Egalicrèche ne souhaitait pas au départ se lancer dans des activités non-mixtes mais certain-ne-s professionnel-le-s ont voulu organiser ce type d’ateliers : un cours de foot pour les filles, un temps « poupon » pour les garçons. Les résultats sont sidérants car les enfants jouent très bien et, dans les moments de mixité par la suite, elles/ils jouent beaucoup plus ensemble et à des jeux variés. De plus, il est nécessaire de mettre en place des activités calmes pour les garçons, car leurs jeux majoritairement utilisés par les garçons incitent plus à l’agitation.

Encourager les pères

Lors d’un des diagnostics, Egalicrèche remarque que les pères rencontrent des difficultés rien qu’à passer le seuil de la crèche. Les professionnel-le-s décident alors de déplacer la borne d’accueil au centre de la crèche pour inciter les pères à rentrer, ce qui leur permet d’être plus à l’aise et d’être plus impliqués. Dans une crèche associative, les pères étaient plus sollicités pour des activités de travaux. Un atelier cuisine non-mixte a donc été organisé pour qu’ils prennent leurs marques dans cet espace essetiellement féminin.

Egalicrèche met en place des ateliers très variés, met à disposition des fiches pédagogiques, pour répondre aux besoins spécifiques des professionnel-le-s. Un suivi et des piqûres de rappel sont même organisés après le programme. Les résultats de la recherche-action sont en cours de rédaction pour une publication en 2017.

 

 

Charlotte Mongibeaux 50/50 Magazine