Articles récents « T’es qui toi pour que je te demande ton avis ? »

Un jour Adrienne Yabouza a pris la parole ! Elle a commencé à raconter ce que vivaient les femmes modestes, celles qui sont peu ou pas instruites et dont personne ne parle. Elle a mis des mots sur leurs souffrances et sur les injustices qui leur sont faites quotidiennement. La première étant de n’être pas considérées, d’être vues comme ne valant rien. 

C’est à la suite de sa rencontre avec Yves Pinguilly, écrivain, dans une rue de Bangui il y a quelques années qu’Adrienne Yabouza a co-écrit avec lui des histoires évoquant la vie des femmes d’Afrique centrale, en particulier de la République de Centrafrique. Mais à la suite de la parution de ces livres, Adrienne et sa famille ont été victimes d’intimidations d’abord, puis d’agressions physiques; elle a du fuir son pays et demander le statut de réfugiée politique à la France, statut qui lui a été accordé récemment après deux ans d’attente.

Dans le pays d’Adrienne Yabouza les hommes décident encore d’à peu près tout ! Ce sont eux qui tirent les ficelles des questions politiques et de la gestion des affaires publiques, ce sont eux qui posent les cadres de la vie privée et de la répartition des rôles entre les femmes et les hommes. Le plus souvent ils ne consultent pas les femmes, auxquelles ils reconnaissent rarement un droit à connaître leurs affaires ou à donner leur avis, même quand ces décisions les concernent au premier chef. « Tu es qui toi pour que je te demande ton avis ? »

D’emblée les femmes sont renvoyées à un statut d’inférieures sinon d’incapables, surtout lorsqu’elles n’ont pas été, ou très peu, scolarisées, ce qui est encore le lot de nombreuses femmes en Afrique. Leur valeur n’est pas reconnue égale à celle des hommes, même si elles usent massivement de leur droit de vote quand elles en disposent. Et si par « «la magie » d’une élection l’une d’entre elles est élue, elle sert bien souvent d’alibi aux hommes pour maintenir une domination solidement ancrée dans la nuit des temps.

 

Un talent de conteuse pour témoigner de la vie des femmes

Veuve depuis de longues années, Adrienne Yabouza a travaillé durement dans un salon de coiffure pour élever ses cinq enfants et leur permettre d’aller à l’école afin d’accéder à une plus grande autonomie. Dans un pays où l’instabilité politique et la corruption sont le lot quotidien, ses efforts ont souvent été contrecarrés par des événements dramatiques au cours desquels elle a risqué sa vie avec ses enfants. Une première fois à la fin des années 2000 lorsqu’elle a réchappé de peu à des violences ethniques, une seconde fois plus récemment lorsque de nouveaux troubles ont éclaté à Bangui. Sa vie a commencé à changer après qu’Yves Pinguilly l’ait encouragée à déployer son talent de conteuse pour témoigner de la vie des femmes de son pays. En 2008 ils ont publié un premier livre ensemble « La défaite des mères », puis  « Bangui Allowi » dans lequel elle évoquait la corruption liée à la prospection de diamant, puis un troisième recueil «  Le bleu du ciel bleu biani biani ».

C’est à cause de ces livres que depuis 2010 Adrienne a été d’abord surveillée puis intimidée, harcelée et enfin attaquée au début de la guerre quand des hommes sont venus piller sa maison puis enlever et violenter l’une de ses filles. C’est parce qu’elle avait pris la parole pour parler de la situation des femmes qu’Adrienne a dû quitter son pays (accusée de le « trahir » en évoquant la corruption et les prébendes qui y règnent). D’abord réfugiée à Brazzaville avec sa famille, elle est arrivée en France il y a deux ans.

C’est dans sa chambre en Bretagne qu’Adrienne Yabouza a écrit son quatrième livre, « Co-épouses-Co-veuves » dans lequel elle évoque la situation des veuves qui se voient dépouillées de tous les biens de leur mari, par les proches et les familles de ceux-ci. Victimes d’envies et de jalousies, et peu protégées par une loi que certains contournent en corrompant ceux qui sont censés l’appliquer, elles sont rarement défendues par leur famille et n’héritent généralement pas de leurs époux. Alors qu’elles pouvaient mener une vie confortable en tant qu’épouses, une fois veuves elles sont parfois jetées à la rue avec leurs enfants.

Dans l’histoire que nous raconte Adrienne, l’union de deux co-épouses qui refusent de s’entre-déchirer leur permet de vaincre l’adversité et de prendre leur vie en main.

 

La nécessaire union des femmes africaines

En 2010 déjà, lors de son premier voyage en France où elle était invitée au salon du livre de Paris, Adrienne nous avait fait part de sa réflexion sur la nécessaire union des femmes en Afrique, celles qui ont étudié et celles « des quartiers » qui n’ont pas eu la chance d’aller à l’école et que personne n’écoute. Si elles parvenaient à unir leurs forces et à partager leur connaissance du terrain, elles deviendraient le moteur incontournable d’un développement plus juste de leurs pays. Si les femmes (et les enfants) sont les laissés pour compte des manigances politiques et économiques, les plus pauvres et les plus faibles le sont doublement car ils n’ont pas leur mot à dire, leur parole (et leur expérience) sont jugées sans valeur. Ces femmes sont parfois moins bien traitées que les animaux alors que leurs enfants sont l’avenir du pays.

Dans ses livres Adrienne Yabouza  leur donne la parole car il y a très peu d’associations pour défendre la cause des femmes en Afrique centrale, en particulier des plus démunies. Pourtant ce sont elles qui descendent dans les rues pour protester, instrumentalisées même parfois par certains hommes politiques qui les envoient, avec leurs enfants, manifester pour eux. Ce sont elles et leurs enfants qui seront blessé-e-s ou tué-e-s dans les échauffourées qui s’ensuivront alors que les plus riches seront prudemment resté-e-s à l’abri. Si les femmes pauvres savent qu’elles ont des droits, elles ne peuvent pas les faire appliquer. Il leur est difficile de déposer une plainte, et encore plus difficile de la voir aboutir face au pouvoir corrupteur des hommes et à la vindicte familiale ou sociale qui les bâillonne.

S’appuyant sur son expérience, en 2015 Adrienne a également publié « Comme les oiseaux », un album jeunesse (illustré par Lili la baleine) racontant la vie d’enfants fuyant la guerre. Ils n’ont pas tous la chance de retrouver leurs parents comme les protagonistes de son album. Aussi Adrienne souhaite aujourd’hui fonder une association pour aider les orphelin-e-s de son pays. Même celles/ceux qui peuvent aller à l’école y vont souvent dans de mauvaises conditions : affamé-e-s, mal vêtu-e-s et sans matériel scolaire. C’est doublement difficile pour les petites filles qui sont encore trop facilement utilisées comme bonnes à tout faire dès l’enfance. Il reste beaucoup à faire pour améliorer le sort et l’éducation des enfants, en particulier de ceux qui se vivent dans la rue.

C’est dans son vécu et dans ses souffrances qu’Adrienne a puisé l’énergie de se battre et de défendre la cause des femmes. Aujourd’hui elle reconstruit sa vie en France où elle est invitée à des salons littéraires et à des manifestations autour de l’Afrique – comme Africajarc 2016. Elle va dans les bibliothèques échanger autour de ses livres avec les publics jeunes et adultes et participe à des ateliers de paroles ou d’écriture…

Adrienne Yabouza  est une femme dont la parole est précieuse.

 

Marie-Hélène Le Ny 50-50 magazine

 

 

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