Articles récents Kurde, femme, et fière de l’être…

Leyla Zana, députée Kurde au parlement Turc, a été déchue de son immunité parlementaire, arrêtée et jetée en prison en 1994 pour s’être exprimée en kurde au parlement et avoir défendu le respect des droits humains pour les Kurdes et celui de la démocratie dans son pays.  Leyla Zana n’est sortie de prison qu’en 2004, sous la pression internationale. Depuis elle a continué ses combats de femme libre, a été réélue au parlement en 2008, rattachée au HDP (Parti Démocratique des Peuples) et arrêtée de nouveau en février 2017.

Prônant une reconnaissance de la langue et de la culture Kurde et une coexistence pacifique avec les populations turcophones, la députée soutenait le processus de paix interrompu par Recep Tayyip Erdogan en juillet 2016.

Des adhérent-e-s du HDP ont ensuite été arrêté-e-s et les populations de villes qui avaient dans leur majorité voté HDP ont été victimes d’une répression féroce, provoquant de nombreuses révoltes, dans de nombreuse villes kurdes. Ces soulèvements ont été écrasées par l’armée. Selon les informations fournies par la Ligue des droits de l’homme, plus de 600 civils seraient mort lors de ces événements. Les communiqués émanant de l’État prétendent n’avoir tué que des « terroristes. »

Selon la maire de Diyarbakir (la plus grande ville du sud-est de la région du Kurdistan turc – classée en 2015 au patrimoine mondial de l’Unesco), Gültan Kisanak, qui a aussi été emprisonnée pendant de longues années et torturée, «  On s’emploie à détruire notre identité, notre culture, la vie commune de peuples et de religions différents qui vivent en bonne intelligence, ainsi que notre histoire. « 

En 1994, dans ses écrits de prison, Leyla Zana écrivait 

 » J’observe que dans le catholicisme, malgré tous les efforts de réforme, d’interprétation et de dialogue depuis des siècles, le pape peut encore condamner la contraception et l’avortement et dénier de ce fait aux femmes le droit de disposer de leur corps, de leur vie, de leur sexualité. Mon sentiment est que toutes les religions monothéistes sont basées sur la domination des hommes : les prophètes, les califes, les apôtres, les papes, les rabbins, les ayatollahs sont tous des hommes.

Dans nos sociétés divisées par des clivages confessionnels et nationaux, la véritable émancipation des femmes ne me paraît possible que dans le cadre d’une démocratie pluraliste et laïque. Laissons aux croyants leur liberté de conscience et mettons en place des structures assurant cette liberté sans que quiconque puisse imposer ses croyances aux autres. Dans un tel cadre, notre émancipation ne peut se faire que par l’accès à l’éducation, à la culture, au travail et par un combat quotidien contre les discriminations sexistes.

Nous devons enseigner à nos enfants, nos frères, nos maris et pères que l’épanouissement de chacun-e passe par le respect de l’autre et par l’égalité entre les sexes. Dans nos sociétés musulmanes façonnées par des siècles de traditions patriarcales, ce combat sera particulièrement difficile ; les pionnières auront à souffrir, à subir toutes sortes d’offenses et d’épreuves. En luttant pour l’émancipation des femmes, nous apporterons une contribution essentielle au combat pour la démocratie. D’Algérie au Bangladesh en passant par le Kurdistan et l’Iran, la lutte des femmes sera la principale force de résistance démocratique contre la barbarie intégriste. »

Leyla Zana a de nouveau été arrêtée le 8 février 2017 à Diyarbakir, le procureur réclame 20 ans de prison pour cette femme âgée aujourd’hui de 56 ans. C’est également à Diyarbakir qu’à l’issue d’une conférence de presse appelant à la paix, le président du conseil de l’Ordre des avocats et défenseur des droits humains Tahir Elci avait été abattu fin novembre 2015.

Dans les années 1990, des protestations sont venues du monde entier pour soutenir Leyla Zana et ses collègues député-e-s arbitrairement jeté-e-s en prison où elles/ils ont de longues années. Elles/Ils alors étaient soutenu-e-s par l’Union Européenne, et en France par François et Danielle Mitterrand.

Le 4 mars dernier, le Mouvement des femmes kurdes en Europe, TJK-E, appelait les femmes, à une réunion pour le NON au référendum qui aura lieu le 16 avril (1).

Kedistan (2) écrit 

 » Depuis l’instauration de l’état d’urgence, décret par décret, opération par opération, le régime turc s’est acharné particulièrement contre les femmes. Les organisations de la société civile, les journaux, les agences de presse crées et gérés par les femmes ont été des cibles de premier choix.

Aussi bien parmi les député-es que dans les municipalités, jetées dans des geôles, les élues femmes tiennent la première place. Les mairies kurdes, confisquées par le pouvoir, pratiquaient une gestion différente, proche de la population et représentative, de fait, plus démocratique et féministe. Il n’est pas surprenant qu’elles aient été “gênantes” pour un régime qui prône la domination de l’homme…

Avec la mise sous tutelle de ces mairies, les fermetures de tous les centres de femmes ouverts par les municipalités, le licenciement des salariées femmes à tour de bras, le régime a espéré museler les femmes par la famine, et a voulu anéantir des années de travail de terrain, d’efforts et de conquêtes des femmes.

Sous état d’urgence, des centaines de milliers de femmes kurdes ont été forcées à l’exode, suite aux destructions des villes kurdes. Celles qui ont voulu résister ont été emprisonnées, torturées tandis que d’autres étaient tuées, (leur exécution ou leurs images dénudées ont été diffusées).

Ces violences ne concernent pas que les femmes kurdes. Il n’est pas indispensable d’être kurde, pour subir le machisme et ses violences…

D’année en année, les agressions et violences physiques et sexuelles contre les femmes et les enfants se sont démultipliées. Cette violence est encouragée par le discours des ministres, élus et responsables politiques de l’AKP (ou Parti de la justice et du développement, parti de centre droit, au pouvoir en Turquie depuis 2002), et amplifiée par les médias alliés du régime…

Comment se taire, quand de nombreuses femmes en cours de divorce, se font tuer en pleine rue par leur mari, qui, dans leur haine, tuent aussi le policier attribué à sa protection ? Si la femme a réussi obtenir une protection, ce qui est rare. Il est temps de hurler, en voyant les maris, amants, pères, frères assassins, bénéficier des réductions de peines pour s’être présentés au tribunal, en costard et poliment… Pourtant, celles qui “ tuent pour ne pas mourir ” écopent des peines les plus lourdes.

Quand  un compteur monument est mis en ligne pour quantifier les féminicides, il est largement le temps de voir, même de loin, en France, en Europe, ailleurs, que l’état des lieux est grave. »

 

Marie-Hélène Le Ny 50-50 magazine

1 Le référendum portera sur la modification de la Constitution visant à remplaer le système parlementaire actuel par un régime présidentiel.

2 Kedistan est un web magazine qui traite de l’actualité du Moyen Orient en général, de la Turquie en particulier.  Et chaque fois pour moitié d’humanité, femmes et hommes.

 

Leyla Zana : Écrits de prison. Traduit du kurde et du turc par Kendal Nezan. Editions des femmes -1995.

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