Articles récents Why Loiter ? ou le nouveau féminisme urbain en Inde

Loiter, c’est sortir, flâner, se balader. C’est aussi le verbe le plus revendicatif d’une jeune génération de femmes, pour qui sortir le soir en ville est devenu un acte d’émancipation.
Sur Twitter, #whyloiter  est devenu le mot d‘ordre de celles qui entendent se réapproprier la ville, à égalité avec les hommes. Dans toutes les métropoles indiennes, les jeunes femmes sortent en petits groupes, en loiter squads, pour investir la nuit urbaine : en allant au cinéma, au restaurant, au théâtre, elles revendiquent leurs fundamental rights, le droit de s’amuser sans avoir à courir de risques.

Ce mouvement est porté par plusieurs personnalités, comme les actrices Radhika Vaz, Neha Singh ou Priyanka Charan, qui organisent des réunions publiques, ou des happenings dans la rue ou le métro, pour inviter les femmes à dépasser leurs craintes, et pour sensibiliser aussi les hommes (voir ce reportage vidéo).

Ce qu’elles exigent n’est rien d’autre qu’une révolution culturelle. Car regards lourds et attouchements restent des attitudes ancrées et la « culture du viol » – pour reprendre l’expression de Salman Rushdie – reste visible dans la hausse constante des statistiques.

Delhi est l’épicentre de ces violences. Depuis 2012 – année marquée par le traumatisme national qu’a été le viol par six hommes de la jeune étudiante Jyoti Singh, le 16 décembre – le nombre de violences sexuelles répertoriées y a triplé, passant de 706 en 2012 à 2.199 in 2016.

La libération de la parole des victimes contribue bien sûr à cette hausse. L’opinion comprend donc d’autant moins que le taux de condamnations en justice ne cesse de baisser : de 49,25% en 2012, il est tombé à 29,37% en 2015. Une baisse qui renforce évidemment le sentiment d’impunité.

 

Un sursaut féministe

Pour conquérir l’espace public, les difficultés des femmes restent en effet réelles : rues mal éclairées, harcèlement et insécurité dans les transports s’ajoutent à la culpabilisation persistante d’une société patriarcale, comme le montrent les chercheuses Shilpa Phadke et Shi Ranade et la journaliste Sameera Khan, dans leur livre Why Loiter ? (1) basé sur une étude de terrain à Bombay (voir aussi cette vidéo de Shilpa Phadke).

Il n’empêche : cette nouvelle vague revendicative urbaine prend de l’ampleur et vient confirmer le sursaut féministe d’une jeune génération, que j’ai décrit dans L’Inde nouvelle s’impatiente. (2)

Ce mouvement ne se manifeste pas seulement dans les réseaux sociaux – qui mobilisent les groupes sous le hashtag #WeWillGoOut – ou les blogs féministes, comme Why Loiter. Il commence aussi à imprégner toute la culture : le théâtre, la littérature, le cinéma rendent désormais compte de cette aspiration croissante à l’égalité.

La bande dessinée voit aussi naître des personnages de femmes fortes, comme Priya, l’héroïne très populaire de la BD Priya’s Shakti, qui combat les injustices à l’égard des femmes. Et dans les villes, les graffitis du street art revisitent les figures de Bollywood ou de la mythologie indienne pour inciter les femmes à investir l’espace public.
Récemment de jeunes Indiennes ont aussi coordonné leur loitering avec de jeunes Pakistanaises.

Pourquoi un tel sursaut ? D’abord parce que le viol de Jyoti Singh en 2012 a durablement marqué cette génération. Depuis, des débats publics sur les violences sexuelles sont régulièrement organisés dans les universités et les collèges, les cours d’autodéfense pour femmes affichent complet et les étudiantes sont à la proue des revendications féministes.

Mais l’évolution socio-démographique de l’Inde pourrait aussi jouer un rôle. Car le pays connaît aujourd’hui la plus importante génération de jeunes de son histoire – 780 millions d’Indiens ont moins de 35 ans – et les femmes en représentent la moitié. Le nombre de jeunes urbain-e-s éduqué-e-s, à la culture égalitariste, n’a d’ailleurs jamais été aussi élevé.

C’est cette génération qui est aujourd’hui décidée à faire bouger la société, en brisant le silence et les barrières culturelles. Go girls !

 

Bénédicte Manier – Journaliste, écrivaine        

L’Inde au fil des routes

 

Why Loiter, Shilpa Phadke, Shi Ranade et Sameera Khan, Ed. Penguin Books, 2011

L’Inde nouvelle s’impatiente, Bénédicte Manier, Ed. Les liens qui libèrent, 2014