Articles récents Emmanuelle Pierre-Marie EELV : «Les codes sociaux poussent les femmes à créer leur propre plafond de verre»

Sociologue, élue en 2014 conseillère du 12ème arrondissement de Paris en charge de l’égalité femmes/hommes et des luttes contre les discriminations, féministe et écologiste de longue date, Emmanuelle Pierre-Marie est candidate EELV aux élections législatives de la 8ème circonscription de Paris. Elle choisit de rejoindre les Verts pendant la campagne présidentielle de 2012, en réponse au procès que subissait Eva Joly du fait d’être femme, sexagénaire, immigrée, à la carrière brillante.

 

Que pensez-vous de l’absence de ministère des Droits des femmes au sein du nouveau gouvernement ?

Je pense qu’avoir un ministère des Droits des femmes est un symbole puissant et porteur. Najat Vallaud-Belkacem, ministre des Droits des femmes, a fait énormément de choses parce qu’elle était à la tête d’un ministère. Par le passé nous avons vu que les secrétariats d’Etat avaient moins d’influence que les ministères et que leurs actions étaient moins fortes. Il y a clairement un décalage entre la « révolution » attendu avec l’élection d’Emmanuel Macron et la réalité. Comme toujours, la valeur d’ajustement, parce qu’il y a toujours des valeurs d’ajustement après une élection, se fait au détriment des droits des femmes.

Au gouvernement, en façade la parité est respectée mais on constate que les trois ministères d’Etat sont détenus par des hommes. Les gros portefeuilles reviennent toujours aux hommes. La grande majorité des directeurs de cabinet sont des hommes. Ce n’est que le premier gouvernement formé du quinquennat. Nous savons qu’au fil de la formation de nouveaux gouvernements, les promesses de parité s’effritent. Cela ne laisse rien présager de bon pour les prochains remaniements ministériels.

A l’Elysée, l’équipe de conseillers autour du Président Macron est quasiment exclusivement composée d’hommes. Il y a un décalage entre les promesses de campagne et la réalité.

 

La parité dans la proposition des candidat-e-s aux législatives et la grande proportion des candidat-e-s issu-e-s de la société civile vont-elles permettre un renouvellement de la vie politique ?

Chez EELV, la parité et l’égale proportion entre politicien-ne-s et membres de la société civile sont dans notre ADN. A chaque élection, des places sont réservées à des candidat-e-s issu-e-s de la société civile.

Par exemple, Emmanuelle Cosse venait de la société civile. Le fondateur de l’association Don Quichotte, Augustin Legrand a été également élu EELV sur une place réservée à la société civile.

Je pense qu’il faut des places réservées aux femmes et des places réservées à la société civile, dans des circonscriptions « gagnables » pour permettre un renouvellement de la vie politique. Chez EELV nous utilisons la règle d’Hondt qui est une méthode de calcul permettant de placer autant de candidat-e-s femmes, que d’hommes, politicien-ne-s/membres de la société civile, dans les circonscriptions « gagnables » pour obtenir une parité réelle à l’Assemblée nationale. Depuis 2012, il y a 9 députées EELV et 8 députés EELV. Dans les autres partis politiques, malgré les sanctions financières, les lois sur la parité ne sont pas respectées.

Personnellement j’irai plus loin en réservant des places pour des candidat-e-s tiré-e-s au sort. Je pense que beaucoup de personnes n’osent pas se présenter, par peur, parce qu’elles se créent leur propre plafond de verre. Si je n’avais pas eu cet électrochoc en 2012 en voyant ce que subissait Eva Joly, je n’aurais probablement jamais fait de la politique.

 

Concernant l’égalité femmes/hommes quelles seraient les premières lois à proposer ou à amender ?

Je pense qu’il faudrait commencer par imposer aux partis politiques ce que, chez les Verts, nous nous imposons. La loi sur la parité, promulguée il y a dix ans, n’est toujours pas appliquée. Il faut donc faire appliquer la règle d’Hondt. Il faut également faire appliquer la règle de non-cumul des mandats. J’ai été scandalisée de voir que Jean-Yves Le Drian restait ministre après avoir été élu président de Région. Lorsque Emmanuelle Cosse a cumulé la fonction de conseillère régionale avec celle de ministre du Logement en 2016, elle a été exclue d’EELV. La vie politique française a cruellement besoin de transparence et de respect dans l’exercice de la fonction. Il n’est plus acceptable que les postes les plus importants et les plus prestigieux sont systématiquement détenus par des hommes.

J’aimerais ouvrir la PMA pour toutes. Je suis en lien avec beaucoup d’’associations LGBT dans le 12ème. Je suis contre la GPA. Je ne suis ni pour, ni contre. La question du corps des femmes est complexe. C’est la même chose pour la prostitution. La loi sur la prostitution est une fausse bonne mesure. Je suis abolitionniste, mais la loi de criminalisation des clients de la prostitution a pour conséquence de rendre moins visibles les prostituées, elles sont moins suivies et donc plus vulnérables.

En dehors de la question des lois, il y a la sensibilisation à la question de l’égalité entre les femmes et les hommes.

En politique, je suis un triptyque : sensibiliser, informer et former.

Concernant les violences faites aux femmes, l’enjeu est énorme. Les victimes de féminicides sont plus nombreuses que les victimes d’attentats. A Paris nous avons la chance d’avoir un Procureur général qui a pris le problème à bras le corps. Il faut généraliser ce travail avec les associations dans les autres régions. Il faut que tout le monde prenne conscience de ce problème et que les langues se délient. Nous avons cruellement besoin de former la police et le personnel de justice à l’accueil et la prise en charge des victimes de violences. Dans beaucoup de commissariats de Paris, si l’accueil a évolué beaucoup reste encore à faire. Il faut former le personnel médical, de police et de justice aux mécanisme de l’emprise qui enferment les femmes victimes et les empêchent de pousser la porte d’un commissariat.

Ensuite, il faut détruire, dès le plus jeune âge, les préjugés sur les filles et les garçons. Par exemple, les manuels scolaires des écolier-e-s sont cadrés sur des mentalités d’un autre âge : les mamans sont dans la cuisine pendant que les papas sont au travail. Ces préjugés forgent les attentes sociales et les codes sociaux. Les femmes se mettent leur propre plafond de verre, parce que la société, depuis leur enfance, leur apprend à refréner leurs ambitions.

A Paris, le forum des métiers hors genre est organisé tous les ans par la maison des femmes de Paris. Des femmes viennent présenter leur métier, considéré comme masculin : elles sont grutière, metteuse en scène etc.  Les codes de la société sont tels, que si on ne voit pas des femmes exercer certains métiers, les petites filles ne vont pas se projeter, et imagineront que ce ne sont  pas des métiers de femmes.

Il y a tout un travail à entreprendre. J’ai conscience que cela prendra du temps.

 

Qu’est-ce qui vous a poussé à entrer en politique ?

J’ai commencé à tracter avec d’autres membres d’EEVL. Un ami m’a convaincu d’être sur la liste municipale. Je ne pensais pas être élue. On a fait un très bon score. On m’a demandé ce que je voulais comme délégation. Je voulais la culture ou la cause féministe.

Je suis écologiste féministe depuis toujours. Mes parents étaient féministes et socialistes. Lorsque j’ai rejoint les Verts, j’ai retrouvé les valeurs que j’avais envie de porter et que j’ai toujours envie de défendre au prisme de l’égalité.

Dans le 12ème arrondissement, nous avons la chance d’avoir beaucoup d’association féministes. J’avais envie localement de faire avancer les droits des femmes. Je pense qu’EELV est le parti qui porte le plus les valeurs de la parité et de l’égalité femmes/hommes. Nous sommes le seul parti politique au Conseil de Paris à avoir un couple de  président-e de groupe/co-président-e paritaire, nos candidatures sont toujours en binôme paritaire. Je suis une candidate donc mon suppléant est un homme. Dans les cas où EELV est représenté par un candidat, sa suppléante est une femme. Ensuite, selon la règle d’Hondt, le parti choisi un binôme femme/homme pour chaque circonscription, voire un binôme féminin, nous en avons plusieurs à Paris pour les législatives.

Lorsque l’on m’a proposée d’être candidates aux législatives, j’ai d’abord refusé. J’avais peur de ne pas avoir les épaules pour cela, de ne pas être légitime. Mon mari m’a convaincu en me mettant face à mes paradoxes : je me battais tous les jours pour briser le plafond de verre qui barre la route des femmes, et je m’en imposais un. C’est ce qui m’a convaincu.

 

Avez-vous surmonté des obstacles dans votre vie politique du fait d’être une femme ?

En tant que mère de trois enfants qui travaille à temps plein, j’ai dû endurer les critiques d’autres femmes et d’hommes. Il y a une pression sociale très forte sur les mères de famille.

Je ne suis pas en politique depuis longtemps. J’ai été élue seulement 2 ans après m’être encartée chez les Verts. J’ai subi de nombreuses réflexions sexistes, cachées derrière des boutades, ce qui est souvent le cas des plaisanteries sexistes. Lorsque cela nous arrive, à nous les femmes, et que nous refusons de rire, nous passons pour des rabat-joie.

 

Propos recueillis par Mailys ARDIT 50-50 Magazine