Articles récents Libres femmes du Collectif Femmes sans voile d’Aubervilliers 1/2

Née à Saint-Denis dans une famille originaire d’Algérie, Nadia O a vu son père, ouvrier et communiste, encourager ses 8 enfants, filles et garçons, à faire des solides études pour s’émanciper socialement. Nadia B, née en Algérie, enseigne la technologie au collège. Deux femmes libres qui se sont rencontrées à Aubervilliers où elles ont créé le collectif Femmes sans voile d’Aubervilliers.

Comment est né votre collectif Femmes sans voile d’Aubervilliers ?

Nous avons créé le collectif Femmes sans voile d’Aubervilliers quand nous, et d’autres femmes autour de nous, avons commencé à recevoir de plus en plus d’insultes et de commentaires désobligeants sur notre tenue ou notre apparence. Les injonctions à nous voiler, venant de musulman-e-s se multipliaient : « Vous êtes habillées comme des prostituées, Allez vous couvrir… Revenez à votre religion…Pourriture… » Nous avons senti un nouveau rapport de force se mettre en place dans notre ville et une codification vestimentaire s’imposer aux femmes de plus en plus jeunes – voire même aux fillettes, sous une pression communautariste qui n’avait pas existé jusque là.

Cette pression s’oppose à la liberté de chacun-e de s’intégrer comme il lui convient dans la société française. Ces « lois » communautaristes nous apparaissent comme un danger pour les femmes mais aussi pour les enfants, nous avons décidé de réagir alors que d’autres femmes commençaient à quitter la ville. Nous pensons que « le droit à la diversité ne donne pas le droit à la diversité du droit » que cette pression communautariste instaure peu à peu pour les femmes en arrière-plan.

Un homme et une fillette voilée dans la rue à Aubervilliers, 2014

Un homme et une fillette voilée dans la rue à Aubervilliers, 2014

Quelles manifestations de cet activisme religieux fondamentaliste vous semblent les plus dangereuses pour la liberté des femmes ?

Je me suis sentie inquiète quand une collégienne à qui j’expliquais l’origine pré-islamique du voile m’a répondu : « Madame, pour ce que vous venez de dire, je suis capable de vous tuer ! ». Cette radicalisation de plus en plus ouvertement assumée des jeunes esprits démontre un travail idéologique sectaire très actif de la part d’adultes qui les manipulent. Des groupes, dont les actions délétères sont sous-estimées, s’emploient à contrôler les femmes en leur enjoignant de se voiler et en diabolisant ou menaçant des pires représailles divines celles qui ne le font pas.

Lors d’un vide-grenier à Aubervilliers, des hommes sont passés sur tous les stands pour dire aux femmes comment elles devaient s’habiller et se comporter. Ils sont dangereux pour ces femmes qui disposent de peu d’outils pour se défendre. Leur travail d’embrigadement s’appuie sur des méthodes utilisant tous les ressorts de la psychologie et les outils des technologies de l’information qui sont aussi des outils de propagande et de contrôle social. Ils s’adressent d’ailleurs aussi à des jeunes sans lien avec la culture ou la religion musulmane, mais qui peuvent l’adopter avec encore moins de recul et d’esprit critique.

Le travail de ces activistes vise aussi à convaincre politiquement des femmes de soutenir leur mouvement, afin qu’elles en deviennent des militantes propagandistes. C’est l’entrave légale qui est faite à leur liberté de disparaître volontairement sous une prison de tissu qu’elles vont dénoncer sur les antennes ou dans la presse. Les médias prolongent le travail des islamistes envers ce qui tend à devenir LA communauté.

Nadia O sur le marché d’Aubervilliers (25 novembre, journée internationale pour la lutte contre les violences faites aux femmes)

Comment cet activisme articule-t-il le religieux et le politique en France ?

Les islamistes ont instrumentalisé l’État français en l’amenant, en 2004, à voter une loi sur le voile considéré comme un signe religieux ostentatoire alors qu’il est un symbole de la domination masculine et un marqueur puissant de différenciation, et souvent d’inégalité, entre les femmes et les hommes.

N’oublions pas que le voile était déjà prôné par Saint-Paul dans la Bible pour soumettre les femmes au pouvoir masculin.

Au travers des siècles, nombreux sont ceux qui ont continué à l’utiliser de par le monde comme un puissant outil de contrôle et de domination. Un vêtement qui entrave les mouvements des corps et fait barrière au monde extérieur, atténuant aussi les sons, entrave l’autonomie mais aussi les esprits en délimitant l’espace de la pensée. Il atteint les femmes dans leur dignité et leur impose une inégalité de fait avec les hommes en lui interdisant nombre d’activités et de comportements. En permettant à tous les hommes de juger de sa moralité, ce vêtement tend à leur faire ressentir une forme de honte de leur corps, perçu en permanence comme tentateur et obscène. Ce corps doit donc être dissimulé à la vue des hommes, tout en devenant un outil de propagande dans l’espace public et le symbole d’une « identité » musulmane. Cette « identité » se construit d’abord sur le paraître et non sur l’être.

Pourquoi les femmes musulmanes, qui sont le plus souvent françaises, n’auraient-elles droit qu’à un archaïsme en guise « d’identité » ? Les juge-t-on incapables d’êtres modernes, d’avoir un libre arbitre ? Elles se retrouvent assignées à un rôle et à une place venus du passé ! Qui accepterait aujourd’hui que l’on propose aux femmes occidentales le modèle de leurs ancêtres en guise «d’identité»?
Pourquoi des femmes aux origines très différentes devraient-elles s’assujettir à la même prison de tissu – souvent sombre et sans forme, alors que dans les pays de leurs (arrières) grands-mères, le chatoyant des couleurs le disputait à la variété des formes, des tissus et des ornements ?

Une minorité sectaire tente de s’imposer en Occident comme représentante de la voix de tous les musulmans afin de devenir l’interlocutrice des gouvernements démocratiques en étouffant la richesse et la pluralité du monde musulman mais aussi la liberté de conscience de tout-e citoyen-ne qui en est issu-e et qui se trouve de fait soumis-e au contrôle de « sa » communauté.

Comment le développement du port du voile peut-il à la fois devenir une obligation pour les femmes musulmanes et être revendiqué comme une liberté ?

Des islamistes ont infiltré les organisations religieuses en les amenant à sacraliser un vêtement qui ne l’était pas dans le Coran mais relevait de la coutume d’un lieu et d’une époque et avait vocation à disparaître dans la vie courante moderne. Il aurait pu être réservé à la fréquentation des lieux de culte par exemple, les chrétiennes ont longtemps été obligées de se couvrir la tête pour entrer dans une église.

La voix des fondamentalistes s’impose petit à petit en lieu et place d’une exégèse vivante et multiple comme le monde musulman a su en produire à des époques passées – comme celles des soufis par exemple, et de ceux qui prônent l’adaptation du Coran à la modernité. Au contraire, le dogme islamiste, qui se prétend unique et immuable, tente de figer chaque instant de la vie quotidienne des croyant-e-s dans des comportements précis.

Les intellectuel-le-s et démocrates défenseur-e-s de la liberté ont semble-t-il sacrifié l’égalité femmes/hommes en ne trouvant rien à redire lorsqu’ en juin 2014, le Conseil français du culte musulman a, dans sa charte, sacralisé le port du voile pour les musulmanes, en faisant référence à une interprétation archaïque et anachronique du Coran, sans tenir compte de la réalité française.

Nous, femmes sans voile d’Aubervilliers, avions alors alerté le président de la République française sur les dangers que cette pression sur les femmes représentait dans la vie quotidienne de certaines populations, mais nous n’avons pas été réellement entendues. La laïcité est la principale garante de l’égalité entre les femmes et les hommes, l’outil qui devrait permettre de résister aux pressions religieuses d’où qu’elles viennent. Cette égalité, déjà très imparfaite en France, ne saurait être remise en cause sans conséquences profondes sur la qualité des rapports femmes/hommes. Le respect dû aux femmes comme à n’importe quel être humain masculin ne peut dépendre de critères de respectabilité mis en place par des hommes ultraconservateurs.

Existerait-il un «apartheid » entre les Françaises dites « de souche » et les autres ? Certaines pourraient être soumises, sans que la loi n’intervienne, aux pressions machistes et archaïques d’hommes qui veulent maintenir la domination masculine ? Les féministes détectent très bien ces discriminations auxquelles les femmes de tous les pays sont encore confrontées chaque jour de leur vie, au travail, dans l’espace social ou dans leur vie privée. Ce racisme spécifique visant à les tenir à l’écart du pouvoir, à les inférioriser ou à les humilier, c’est le sexisme !

Quels sont vos moyens d’action ?

En 2014, nous avons participé à la première journée internationale sans voile, lancée par les Québecoises confrontées à ces mêmes questions. Nous avons manifesté à Paris le 10 juillet dernier et notre action nous a valu une page dans Charlie Hebdo qui avait bien compris les enjeux du combat de notre collectif.

Nous invitons toutes les femmes libres de ce pays, Françaises et étrangères, croyantes ou non croyantes, ainsi que tous les hommes qui défendent l’égalité réelle entre les femmes et les hommes, à manifester le 13 juillet prochain pour rappeler à toutes et à tous que le port du voile est bien d’abord un instrument d’oppression des femmes par les hommes et non le signe d’une « liberté » qui pourrait être imposée de plus en plus largement aux fillettes et aux jeunes filles de certains quartiers sous la pression des hommes.

Que certaines y consentent ou même le revendiquent ne modifie en rien sa puissance symbolique, et nous pensons comme Wassila Tamzali que c’est facile pour certaines femmes de revendiquer le port du voile dans les pays occidentaux alors qu’elles y bénéficient des mêmes droits que les hommes, études, travail, mariage, divorce, interdiction de la polygamie, héritage, contraception et l’IVG, droits qui sont encore le plus souvent refusés aux femmes de leur pays d’origine.

N’oublions qu’en Afghanistan ou en Arabie Saoudite des femmes mettent leur vie en danger quand elles refusent de porter le voile !

Marie Lévêque, 50-50 magazine

Pour aller plus loin :

Delphine Horvilleur. En tenue d’Eve – féminin, pudeur et judaïsme.  Ed Grasset 2013

Leïla Babèss. Le voile démystifié. Ed Bayard 2004

Photo de Une : Les femmes sans voile d’Aubervilliers, le 10 juillet 2014, à La Fontaine des innocents lors de la journée mondiale sans voile.

Article publié le 17/04/2015