Articles récents Fabrice Virgili : « l’homme qui a été tué… s’est travesti en femme pendant 10 ans »

L’histoire du film  Nos années folles réalisé par André Téchiné est peu banale. Un déserteur  se travestit en femme pendant 10 ans, soutenu par sa femme qui, victime de ses violences le tuera, quelques années plus tard. Ce film est inspiré du livre la Garçonne et l’assassin écrit par Danièle Voldman et Fabrice Virgili. Rencontre avec l’historien, féministe, membre de Mnémosyne.

Comment êtes-vous arrivé à écrire ce livre, sur l’histoire particulière du couple, Paul Grappe et Louise Landy ?

Il y a deux raisons : la première c’est que depuis plusieurs années je travaillais, avec Danièle Voldman entre autres, sur la façon dont la guerre trouble les relations de genre. Nous avions publié un ouvrage en 2003 qui s’appelait Sexe, genre et guerre sur ces questions avec également, François Rouquet et Luc Capdevila.

Et, en 2008 ou 2009 je faisais une recherche sur les violences conjugales ; j’ai donc été aux archives de la brigade criminelle pour étudier des dossiers d’homicides conjugaux et je suis tombé sur un cas d’homicide d’une femme, Louise,  sur un homme, Paul, ce qui, on le sait bien, est extrêmement rare. En lisant le dossier je me suis aperçu que l’homme qui a été tué, avait été déserteur en 1915 et que pour se cacher, il s’était travesti en femme pendant 10 ans, avec la complicité de sa femme.

Evidemment c’est un perle d’archives pour un.e historien.ne. J’en ai parlé à Danièle Voldman et notre éditeur nous a proposé d’en faire un livre.  Pour nous, le regard changeait, car c’est la première fois que nous prenions pour sujet non pas un thème mais en suivant le parcours de deux personnes, en l’occurrence un couple, et essayions de tirer tous les fils de leur histoire.

Pour cette recherche, l’essentiel des archives sont celles de l’avocat de Louise, la meurtrière de Paul, maître Garçon, ainsi que la presse qui en a beaucoup parlé, par contre malgré nos efforts nous avons trouvé assez peu de choses dans les archives militaires. Nous avons ainsi pu raconter cette histoire sur un mode un peu différent des livres d’histoire académiques. Même si c’est un livre d’histoire, nous ne disons que ce que nous avons pu déduire à partir des archives. Nous avons fait le choix d’un récit, certes non fictionnel mais qui comprend une forme de suspens, une montée en intrigue à laquelle on n’est pas habitué dans les livres d’histoire, mais totalement documenté.

 

Pouvez-vous nous résumer l’histoire de ce couple ?

Cette histoire est réellement extraordinaire.

C’est l’histoire d’un jeune couple, lui part faire la guerre de 1914 juste dans le prolongement des deux années de service militaire qu’il vient d’accomplir  (ils s’étaient marié avant son service militaire) de 1912 à 1914. La guerre est déclarée et on l’envoie sur le front. Paul est un bon soldat, il est caporal et décoré, car c’est un bon tireur, il a toutes les qualités requises. Il part donc début août, je rappelle que les journées d’août sont les plus meurtrières. Paul est blessé une première fois et ramené à l’arrière où il est soigné puis il renvoyé au front en Novembre 1914. Il est ensuite blessé à l’index droit donc il ne peut plus tirer et il est soupçonné d’automutilation ce qui n’était pas exceptionnel à l’époque. Il est passible du conseil de guerre mais finalement les médecins et la hiérarchie militaire considèrent qu’il a bien été blessé. Il part en convalescence. Sa convalescence dure plusieurs mois car il entretient probablement la blessure pour repas y retourner.

Les mois passent et en mai 1915 on lui dit que cicatrisation ou pas, il doit retourner au front,  il décide alors de déserter. Il rejoint sa femme à Paris dans le 13eme arrondissement où il se cache. La gendarmerie et la police recherchent les déserteurs et après quelques jours, quelques semaines leur vient cette idée de travestissement, nous ne savons pas exactement comment, et c’est pour cela que cette histoire a inspiré un film de fiction.  Nos années folles d’André Techiné permet de combler les vides. On ne sait pas qui de lui ou d’elle a décidé qu’il devait vivre comme femme pour se cacher. A ce moment là,  il ne savait pas qu’il en avait pour 10 ans.

 

Les couples de garçonnes n’étaient-ils pas acceptés à l’époque?

Eh bien oui, nous savons que dans les années 20, il y avait plus d’aspiration à une liberté sexuelle, on peut dire tout simplement d’aspiration à la vie après les 5 années de la boucherie de la Grande Guerre.

Louise et Paul, qui se fait appeler Suzanne, vivent comme un couple de garçonnes et les archives que nous avons trouvé proviennent, pour la plupart, d’un récit qu’à écrit Louise quand elle était en prison après le meurtre qui ne dit rien sur des hostilités ressenties à ce moment-là. Elles travaillent toutes les deux, Louise a même avoué à son employeur que sa compagne était son mari qui était un déserteur et il ne dit rien, il ne la trahit pas . Elle bénéficie de la complicités de son entourage. Sa mère est au courant bien entendu.

En se travestissant Paul se met à l’abri des autorités militaires qui vont chercher les fonds de tiroir de la masculinité et prennent tout ce qui peut aller au front comme hommes. Les pertes sont telles qu’on a besoin d’hommes, on va même envoyer des pères veufs, on place des enfants pour envoyer les pères à la guerre. On va chercher les hommes mais on refuse absolument que les femmes puissent être mobilisée, même s’il y a des volontaires. Il existe une Ligue des enrôlées, il y a des femmes qui s’habillent en hommes pour aller au front. Ce ne sont pas des dizaines de milliers de femmes mais il y a un certain nombre de cas avérés. On a besoin d’énormément d’hommes, mais on refuse la moindre femme.

 

Que devient le couple après la guerre ? 

La guerre se passe, mais Paul n’est pas amnistié avec la fin de la guerre. L’amnistie sera tardive, en 1925, c’est la dernière amnistie. Entre temps dans sa vie de garçonne, il a commencé à fréquenter le bois de Boulogne et à y apprécier les plaisirs qui y étaient pratiqués, il est difficile de savoir si c’était prostitution ou libertinage. Au bois de Boulogne, à l’époque, il y a les deux. Il va avoir une vie sexuelle très libertine, Louise n’a manifestement pas envie d’y aller mais elle le suit quand même pour lui faire plaisir.

Lui est à la fois bisexuel, libertin, prostitué ou pas c’est difficile à dire car il en retire quand même des avantages matériels et financiers. Tout cela dure jusqu’en 1925 lors de la dernière amnistie des déserteurs de la Grande Guerre . Il reprend alors ses vêtements masculins et à ce moment-là il va se déclarer aux autorités militaires de façon officielle et l’histoire fait grand bruit, il y a des articles dans la presse.

D’un côté, il y a une presse montrant à quel point la guerre a poussé les hommes à aller jusque-là pour y échapper, et à l’inverse, une presse nationaliste qui dit que c’est une insulte à la mémoire des morts. Mais Il y a surtout de  la curiosité envers cet homme qui a vécu pendant plus de 10 ans dans le monde des femmes. Il a été un espion, pour les hommes, du monde si mystérieux des femmes et a entretenu une série de clichés bien présents à l’époque.

En effet en 1923 a été publié le roman «La garçonne» de Victor Margueritte qui fait scandale, et l’auteur est rayé de l’ordre de la légion d’honneur. Il y a, à l’époque, la question de la place des femmes et des hommes, et c’est d’ailleurs à ce moment que la question du vote des femmes aussi est posée. Toutes ces sujets sont très présents en France et dans le reste de l’Europe avec une visibilité de l’homosexualité de plus en plus forte, qui certes est condamnée, mais aussi davantage tolérée. De cette atmosphère là, Paul est un exemple à la fois unique mais révélateur ce qu’on appelle les années folles.

 

Comment finit cette histoire ?

Elle finit mal parce qu’en redevenant homme Paul vit très mal son retour à la masculinité. Il a alors une certaine célébrité et commence à croire qu’il va devenir une célébrité. Il envisage de prendre un imprésario, on évoque un film qui serait fait sur lui ou un livre, il va faire des entretiens. Il va aussi commencer à circuler avec un album de photographies, de bars en bars, de lieux en lieux pour dédicacer des photos qu’il va donner en échange d’argent ou de boissons.

Il va s’alcooliser de plus en plus, devenir de plus en plus violent et s’en prendre de plus en plus à Louise. Ils vont avoir un enfant Paupaul qui ne résout pas la situation du couple et face à cette alcoolisation extrême et sa violence qui augmente. Louise le tue finalement de deux balles dans la tête.

La difficulté était d’arriver à restituer leur histoire. Car parce qu’elle le tue, une grande partie des archives sont celles de son avocat et pour la défendre, il minimise le plus possible son rôle. En fait elle a supporté pendant plus de 10 ans ce travestissement. Complice de la désertion, elle vit avec cet homme qu’elle aime sans aucun doute. Tous les aspect qui pourraient paraître négatifs du point de vue de la défense de Louise sont atténués et tous les aspects négatifs qui concernent Paul sont évidemment montés en exergue. Elle est acquittée pour l’homicide de son mari ce qui n’est ni unique ni fréquent.

Elle est acquitté rapidement car au nom de la morale elle aurait débarrassé la société d’un homme malfaisant, alcoolique, travesti, bisexuel, anarchisant presque, alors qu’elle au contraire est tout l’inverse. Elle porte le deuil de son mari mort mais aussi de l’enfant qui est mort pendant sa détention.   La mort de l’enfant contribue aussi à en faire une femme martyre, celle qui porte toute la souffrance. Elle est vêtue de noir lors du procès en janvier 1929, et maître Maurice Garçon, son avocat, qui est en train de devenir un des ténors du barreau de Paris, obtient son acquittement.

Comment votre livre est-i devenu un film ?

Notre livre a été publié le livre en 2011 et assez vite, nous avons eu des propositions d’adaptation, en bande dessiné avec Mauvais Genre de Chloé Cruchaudet et au cinéma.

André Techiné s’est à son tour emparé de cette histoire pour en faire une fiction.

 

Propos recueillis par Caroline Flepp 50-50 magazine

 

Fabrice Virgili et Danièle Voldman : La Garçonne et l’Assassin, histoire de Louise et de Paul, déserteur travesti dans le Paris des années folles. Ed Petite Bibliothèque Payot, 2017; Date de publication originale 2011.