Articles récents Estela Carlotto : « Les femmes ont un courage qu’elles ne soupçonnent pas »

A l’occasion de l’exposition de photos à l’Espace des femmes sur l’histoire du mouvement des grands-mères de la place de mai, Estela Carlotto s’est exprimée sur ses quarante années de lutte pour la justice et la mémoire. Estela Carlotto est la co-fondatrice et la présidente du mouvement des grands-mères de la place de mai. Sa fille, Laura Carlotto, a été arrêtée à Buenos Aires alors qu’elle était enceinte de deux mois et demi. Exécutée d’une balle dans la tête, son corps a été restitué à sa mère le 25 août 1978. Grâce au mouvement des grands-mères de la place de mai, 124 enfants disparus ont pu être retrouvés dont Guido, le petit-fils d’Estella Carlotto.

Je suis très très émue pour plusieurs raisons, tout d’abord par le travail de ces jeunes du groupe des Hijos (1) présent aujourd’hui  car c’ est la continuité de la lutte de leur parents d’une autre façon. Nous sommes à présent avec la vérité, la mémoire et la justice comme principes. Cet acte fait partie de la mémoire. Je suis émue par ces visages, ces photos, ces portraits que nous portons dans le cœur depuis quarante ans. Le 22 octobre, le mouvement des grands-mères fête quarante ans de lutte. Cette lutte à un passé, un présent et un futur. Le passé a été la douleur, la peur, l’ignorance et le danger.

Seules, nous sommes sorties chercher nos enfants et nos petits enfants et nous avons eu la bonne idée de nous unir, de nous regrouper sans savoir que nous allions être unies pour toujours. Nous sommes un petit groupe de femmes maintenant car beaucoup d’années ont passé. Mais dans les années 77 et 78, nous avons fait connaissance les unes avec les autres alors que nous sommes toutes différentes de culture, de religion, de catégorie sociale. Nous continuons d’être différentes mais le grand amour que nous avons pour nos enfants et nos petits-enfants nous réunit. Ce passé, c’est celui où nous avons su construire un nouveau chemin, inconnu et surtout, non dans notre pays parce qu’il y avait une dictature cruelle, mais dans d’autres pays du monde.

La France a été un pays très solidaire et nous avons reçu un appui inconditionnel. J’aimerai particulièrement qu’on se souvienne d’une femme, Jeanne Dupuis qui était une grand-mère en France, elle connaissait nos petits-enfants presque mieux que nous-mêmes. Elle nous interrogeait pour que nous lui contions nos avancées, nos succès. Nous avions des parrainages dans tout le pays. Vous savez, c’était très émouvant de recevoir des lettres, des soutiens alors que nous étions seules.

Argentine

Me retrouver ici aujourd’hui dans cette espace de femmes en lutte me fait penser à cette question que l’on nous pose souvent : « Comment pouvons-nous encore avoir des forces pour continuer avec tant de douleur accumulées ? » La réponse c’est parce que nous sommes des femmes. Les femmes ont un courage qu’elles ne soupçonnent pas jusqu’à ce que la vie les mette à l’épreuve par exemple quand on a des enfants, voire même des petits-enfants. Je veux dire que nous les grands-mères, ne sommes pas différentes des milliers de femmes qui en France luttent pour différentes causes. Le passé nous a permis de créer, d’inventer des chemins et effectivement nous sommes entrées dans l’Histoire mais sans le vouloir. Je fais référence aux trois articles argentins dans la Convention internationale pour les droits des enfants et à la création d’une banque de données génétiques unique dans le monde. Ils disent que grâce au travail des grands-mères, la science a beaucoup progressé sur le thème de la génétique.

Nous avons inventé des stratégies et nous continuons  à en inventer pour retrouver les enfants qui manquent, d’abord pour faire tomber la dictature, et ensuite en informant les différents gouvernements qui ne savaient pas comment faire pour initier cette recherche. Et cette recherche a permis de retrouver 124 enfants.

Moi j’ai cherché mon petit-fils pendant 36 ans avec mes camarades. J’ai eu le bonheur de le retrouver en fait c’est  lui qui  m’a retrouvé car il m’a cherché. Continuer la lutte au présent n’est pas facile car nous avons quelques problèmes aujourd’hui en Argentine. Les membres du gouvernement disent que nous mentons, qu’il ne s’agit pas de trente mille personnes disparues.

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Nous nous sentons offensées lorsque l’on ferme des étapes que nous avions réussi à ouvrir pour que la recherche de nos petits-enfants soient plus facile. Nous nous sentons offensées par la disparition de Santiago (2), par la situation de la prisonnière politique, Milagro Sala à qui on a refusé la conditionnelle.

Mais il y a une société en mouvement dans notre pays et dans le monde entier. Nous avons une jeunesse merveilleuse, très active en Argentine. Et je suis persuadée que nous allons nous défendre face à tous ces changements, nous défendre de manière pacifique et toujours avec amour.

Heureusement, nous les grands-mères, n’avons ni haine, ni rancœur, et nous ne cherchons pas à prendre notre revanche. Nous avons seulement l’incontournable mission de trouver vérité et justice et de ne jamais perdre la mémoire car nous ne voulons pas que l’histoire se répète. Le risque de ne pas faire justice et d’oublier, c’est la répétition, et encore plus dans un pays comme l’Argentine où depuis 1930 nous avons eu des dictatures civico-militaires. Nous espérons que celle de la junte militaire sera la dernière.

Nous parcourons en ce moment la période démocratique la plus longue de notre pays et nous allons la garder.

 

Propos recueillis par Marie-Hélène Le Ny 

Photos Marie-Hélène Le Ny

1 Hijos est une association qui réunit les filles et fils de disparu·e·s, d’assassiné·e·s, d’ancien·ne·s prisonnier·e·s politiques et d’exilé·e·s de la dernière dictature militaire argentine.

2 Santiago Maldonado est un militant disparu le 1er août 2017 lors d’une manifestation de la communauté Mapuche qui a été fortement réprimée. Son cadavre a été retrouvé le 20 octobre.

 

Grands-mères de la place de mai : photos des année de lutte. Ed. des femmes. 2017