DOSSIERS En Egypte, la langue arabe au service du féminisme

Farah Barqawi, Palestinienne féministe vivant en Égypte, est engagée dans le développement d’une base de données féministe, la plateforme Wikigender en langue arabe. En 2013, elle fut l’une des organisatrices d’une manifestation massive contre le harcèlement sexuel en Egypte, qui a été reprise dans 35 villes à travers le monde.

 

Comment a débuté votre engagement ? 

Je suis féministe, écrivaine et traductrice. Il y a deux ans, j’ai co-participé à la mise en place d’une initiative qui vise à mener des campagnes sur les droits des femmes. Certaines de ces campagnes sont devenues virales, car nous utilisons différents supports, tels que la photo, la vidéo et le story-telling. Nous sommes également à l’origine d’une manifestation massive contre le harcèlement sexuel dont ont été victimes les activistes féministes place Tahrir (au Caire) en 2013 pendant la révolution. Cette manifestation n’a pas seulement eu un retentissement en Égypte, mais a été soutenue par la mobilisation des populations de plus de 35 villes à travers le monde, de Tokyo à Vancouver, devant les ambassades égyptiennes.

 

Sur quoi travaillez-vous actuellement ?

Actuellement, je travaille avec un groupe d’activistes féministes d’Égypte, sur un projet nommé « Wikigender » qui est une plateforme destinée à collecter, documenter et créer du contenu sur le féminisme et les questions relatives aux femmes, en langue arabe. Le but est ensuite d’héberger ces contenus sur une plateforme du type Wikipédia, car ce concept ouvert à la participation de tou.te.s, n’est pas un site internet. Il se développe de manière organique, en temps réel car chacun.e peut éditer des données, en rajouter, voire connecter les articles entre eux.

Il est conçu en arabe car la plupart du savoir auquel nous avons accès est produit dans d’autres langues, et même les universités nous enseignent le féminisme en anglais ou en français. Nous avons certes de nombreuses sources littéraires en Arabe, mais elles sont dispersées çà et là et personne ne sait vraiment où elles sont stockées. Il y a des copies partielles dans certains instituts et nous nous efforçons de rassembler des documents, des archives sur l’histoire des féministes, tout en ajoutant du contenu sur la jeune génération.

Nous essayons aussi de constituer un glossaire féministe en langue arabe avec des termes comme la sexualité, le genre et avec la manière d’écrire sur ces thèmes dans cette langue, car la quasi-intégralité de la littérature accessible est traduite dans d’autres langues, et nous souhaitons à terme la restituer dans un contexte arabe.

 

Quelles sont les perspectives d’avenir de ce projet ?

C’est pour l’heure un petit mouvement, qui devrait grandir doucement car nous devons convaincre les associations de nous donner accès à leurs données. Nous ne mettons pas seulement en ligne du contenu écrit, nous avons aussi de la musique, des vidéos, et une rubrique entière consacrée aux œuvres artistiques en lien avec la question du genre… Nous nous construisons donc d’heure en heure, et aujourd’hui nous formons les populations à se servir de la plateforme et à échanger sur différentes questions afin d’aller plus loin dans notre démarche. Nous avons démarré au Caire, c’est là qu’est hébergée notre plateforme, mais nous aspirons à nous développer à l’international. Ce projet n’est pas à proprement parler le fruit d’une association, c’est un simple projet qui mobilise une féministe à temps plein. Nous travaillons sur d’autres sujets mais ce projet nous tenait à cœur, et grâce au support de l’institut Goethe, il a pu voir le jour.

Nous avons entamé pas mal de chantiers au cours de l’année et d’ici décembre nous devrions avoir une médiathèque en ligne assez fournie. L’année prochaine, nous espérons mobiliser plus de participant·e·s et organiser plus d’ateliers de travail en Égypte.

Nous souhaitons nous concentrer chaque année sur un but précis. Cette année, par exemple, nous travaillons à rassembler et stocker les données relatives aux associations, ce qu’elles font, quand elles ont été créées, afin de créer une sorte de guide des associations. Nous voulons éviter la disparition de ces informations, car même une simple publication dans la presse peut nous éclairer sur le type de féminisme qu’elles prônent, sur les combats qu’elles mènent et sur leurs positions.

 

Propos recueillis par Caroline Flepp, 50-50 magazine