France Gérard Biard : « l’homme est un prédateur sexuel et c’est parfaitement accepté, voire encouragé »

Gérard Biard, rédacteur en chef de Charlie Hebdo est également co-fondateur et porte-parole du réseau international Zeromacho. Homme engagé contre la prostitution et pour l’égalité femmes/hommes, il a certainement plus de légitimité à s’exprimer sur la question du harcèlement sexuel que certains hommes à qui des médias ont donné la parole.

Quelle a été votre première réaction face au phénomène #balancetonporc ?

Je trouve cela très bien. Cela a permis de libérer une parole qui ne s’était libérée, ni après l’affaire DSK ni après l’affaire Denis Baupin. Et cette parole ressemble à un soulagement : enfin la société peut parler, les femmes peuvent raconter leur quotidien. Cela a pris une incroyable ampleur !  Nous nous rendons compte que le harcèlement, les agressions ne se reproduisent pas uniquement dans les lieux de pouvoir, dans le milieu du cinéma, ou dans certains quartiers. Les agressions ont lieu partout où le pouvoir s’exerce, où il y a un patron et des employé·e·s.

Le phénomène #balancetonporc est très positif. Il y a une histoire française qui met mal à l’aise avec le mot « balance ». Mais pour les victimes, je crois qu’il s’agit davantage d’exprimer le soulagement de pourvoir dire « ça m’est arrivée aussi » plutôt que de réellement dénoncer l’agresseur. Il n’y a pas eu de délation contrairement à ce que pensaient celles/ceux qui se sont élevé·e·s contre ce hashtag. Je ne sais pas ce que cela va donner de concret. Ce qui est intéressant c’est que le débat est ouvert. Cela montre à quel point le harcèlement est ancré dans la société. Dans l’affaire Weinstein, l’exemple de Jane Fonda est intéressant : elle a arrêté sa carrière, donc elle n’avait rien à perdre à dénoncer Weinstein, dont, comme elle a avoué, elle connaissait les agissements. De plus, c’est une militante féministe historique et revendiquée, mais elle n’a rien dit pendant un an. Cela montre la tolérance, la passivité, l’acceptation de comportements inacceptables. Ce n’est pas encore vu comme un phénomène de société.

Dans la manière dont le débat se déroule, on se rend compte qu’une majorité de la société voit ces agressions comme une exception, alors qu’il s’agit de la règle. On entend toujours les mêmes arguments : on ne peut plus rien dire, ni rien faire, on judiciarise tout. On entendait les mêmes arguments au moment de la criminalisation du viol. Et ces arguments ne changeront pas. Quand bien même, on admet l’ampleur du phénomène, on ne le regarde toujours pas comme un phénomène de société. Nous interrogeons le comportement individuel, alors qu’il faudrait interroger la construction sociale.

 

Avez entendu parlé de harcèlement dans le milieu journalistique ?

Bien sûr ! Le journalisme est un milieu masculin, un milieu où il faut s’affirmer parce qu’il faut imposer ses sujets etc. Ce n’est pas un milieu « soft ». C’est un vrai lieu de pouvoir qui est très largement masculin. Forcément il y a du harcèlement.

 

Pourquoi aussi peu d’hommes ont réagi, mis à part Zéromacho dont vous faites partie ?

Il faut que les hommes réagissent parce que, comme pour la prostitution, ils sont le paramètre. Question : qui agit ? Réponse : les hommes. Il faut arrêter de se cacher derrière les paravents traditionnels de la galanterie et de la grivoiserie, qui ne sont que des constructions sociales. La société considère presque comme un réflexe de mettre une main aux fesses à une femme dans la rue, et ne voit pas pourquoi il faudrait s’en offusquer. Il faudrait mettre sur pied des brigades d’hommes qui harcèleraient d’autres d’hommes pour qu’ils puissent percevoir ce qu’est une agression. Marlène Shiappa dit qu’elle veut verbaliser le harcèlement de rue mais considère que se faire siffler ce n’est pas du harcèlement !

Chez Zéromacho on est sur les problématiques de l’égalité. On soutient des initiatives. Mais c’est compliqué de mobiliser des hommes sur des principes féministes qui, par définition, vont contre leurs intérêts.

 

Comment peut-on faire pour changer les choses ?

Ce sont tous les comportements de la société qu’il faut changer. Ce sont les comportements des hommes, mais aussi les regards que les femmes ont sur ceux-ci. Il ne faut pas oublier que ce sont les femmes qui éduquent les hommes. On n’a pas entendu le ministre de l’Éducation nationale sur cette question comme si ce n’était pas son domaine de compétence. Or on fera bouger les choses par l’éducation. La loi a son rôle à jouer. C’est très bien que Marlène Schiappa travaille avec la justice, mais ce serait mieux si elle travaillait aussi avec Jean-Michel Blanquer.

Le ministère des Droits des femmes devrait être un ministère d’État parce que les discriminations touchent tous les domaines de la société : la santé, le travail, l’économie, le sport, la famille etc. Au lieu de cela on a un gouvernement, qui soit disant voulait faire de l’égalité une grande cause nationale, et qui a fait un casting avec une blogueuse comme Secrétaire d’État à l’Egalite femmes/hommes. Emmanuel Macron n’est peut-être pas sexiste mais l’égalité n’est pas un sujet qui le préoccupe. Il se dit concerné pour des raisons d’affichage, certes, mais il ne se battra pas pour cela.

 

Que pensez-vous du concept de consentement ? 

En ce qui concerne le consentement, la notion est trop floue. Il y a des choses auxquelles on consent malgré soi. Pour que la notion de consentement soit en débat il faut qu’une enfant de 11 ans soit violée et considérée par le tribunal comme consentante !

4 millions de Français·e·s ont été victimes d’inceste. On oublie que dans l’écrasante majorité des viols, la victime connaît son agresseur. Il y a un vrai problème de société : on est dans le rapport à l’autre, dans la construction sociale, l’homme est un prédateur sexuel et c’est parfaitement accepté, voire encouragé. Bien des parents élèvent leurs enfants en reproduisant, volontairement ou pas, cela. Il y a le rôle de l’école, mais il y a aussi le milieu familial.

Nous ne demandons pas un droit, le principe d’égalité est inscrit dans la Constitution, nous voulons changer la société, et c’est pour cela que c’est si difficile. La loi doit avoir sa fonction mais en l’occurrence, ici, la loi sera d’abord pédagogique.

 

Propos recueillis par Caroline Flepp, 50-50 Magazine