Articles récents Disparition de l’anthropologue Françoise Héritier : hommage à une femme d’exception

Françoise,

La nouvelle de votre disparition vient de nous arriver et elle nous remplit d’une tristesse infinie.

Vous étiez pour les femmes, et certains hommes, une puissante source d’inspiration pour penser les rapports humains et en particulier les modes de construction des rapports femmes/hommes dans le temps et l’espace et la dimension systémique, toujours à l’œuvre, de la domination masculine. Avec votre force tranquille, vous avez été de tous les combats pour défendre la liberté des femmes, leur accès au savoir et le respect de leur intégrité tant physique que morale et intellectuelle.

Françoise, que nous vous connaissions personnellement ou pas, nous vous aimions comme une amie, votre intelligence immense nourrie par une empathie et une bienveillance actives vont immensément nous manquer dans une époque qui en est cruellement dépourvue. Vous méritez d’entrer au Panthéon afin que vos livres et vos paroles nourrissent vigoureusement les générations à venir pour la construction d’un monde plus juste qui sache déconstruire tous les modes de domination, dont vous avez brillamment montré qu’ils prenaient leur source dans celui qui sévit encore entre les hommes et les femmes.

Merci Françoise pour tout ce que vous nous avez apporté, nous continuerons vos combats et propagerons vos écrits qui sont d’ors et déjà un des trésors de notre matrimoine.

Texte de l’exposition Infinités Plurielles de Marie-Hèlène Le NY accompagnant son portrait

«  J’ai appelé valence différentielle des sexes un type de rapport universel qui fait que le rapport sexué est toujours orienté dans un système de valeur qui met les valeurs positives du côté du masculin et les valeurs négatives du côté du féminin. Ce terme de chimie m’a paru assez bien approprié à ce que je voulais dire, par cet équilibre particulier entre valeur et balance. Il apparaît que ce rapport sexué est vraisemblablement à la base d’une organisation mentale qui nous permet de penser, et qui nous oblige à passer par des catégories dualistes, qui organisent l’univers d’une façon aussi bien concrète qu’abstraite. Ce sont des catégories très simples : le chaud et le froid, le sec et l’humide, le sain et le malsain… et des catégories plus philosophiques comme le un et le multiple, le simple et le complexe, la transcendance et l’immanence. Toutes les sociétés utilisent un langage binaire comportant une appréciation de la place qui est dévolue à chaque sexe.

Nos sociétés ne seraient pas ce qu’elles sont s’il n’y avait pas au départ la domination du masculin sur le féminin. C’est la domination princeps, celle qui a donné le modèle de tous les autres types de domination :  maître/esclave, colonisateur/colonisé, patron/ouvrier, bien portant/handicapé. Tous les rapports de domination utilisent le même cortège de mesures empêchant le dominé d’être considéré comme une personne à part entière. C’est l’impossibilité d’accéder à l’éducation parce que l’éducation ouvre l’esprit critique et rend libre – raison pour laquelle les filles en sont davantage privées, et aussi l’impossibilité d’accéder à des fonctions de pouvoir ou de responsabilité. Le tout est noyé dans un langage de mépris qui va de l’un à l’autre sexe, le langage de la subordination. On parle de stéréotypes et de préjugés, ces idées toutes faites assoient l’ensemble du système, elles sont le fondement même et la manière dont s’exprime le langage de la domination. »

 

50-50 magazine avait interviewé Françoise Hériter lors du colloque organisé, en mars 2016, par le réseau féministe Rupture, dédié à la création d’un Tribunal Pénal International (TPI) en République Démocratique du Congo (RDC)

 

 

50-50 magazine

Photo Marie-Hélène Le Ny