Articles récents Bella Rapoport : « Le concept de féminisme n’était pas très connu en Russie, il y a seulement 4 ans »

Bella Rapoport est une activiste LGBT russe de Saint Petersbourg. Elle a commencé sa carrière de journaliste en 2011. Très vite elle a observé le sexisme dans la presse et dans l’espace publique. Sa parole se libère au fil de ses articles et commentaires. Elle établit sa notoriété aussi sur les réseaux sociaux comme féministe et dans la défense de toutes les formes de discriminations liées au genre. Elle n’hésite pas à dénoncer et nommer le sexisme partout où il se cache, ce qui ouvre aux femmes qui la lisent la voie de l’émancipation féministe. Mais ces combats sont durs dans la Russie d’aujourd’hui faite de masculinité et de rapport de force, Bella Rapoport subit des attaques personnelles et humiliantes.

Qu’est-ce qui nourrit votre activisme féministe ?

Le concept de féminisme n’était pas très connu en Russie il y a seulement 4 ans, la Russie avait besoin de s’éveiller à cette approche indispensable. J’étais devenue une féministe publique en incluant dans mes articles des analyses féministes, probablement une des seules à le faire. C’était comme percer un abcès. Je suis journaliste freelance et j’écrivais des articles pour différents journaux sur les violences, les discriminations envers les femmes etc.

J’ai aussi commencé à être la cible d’attaques violentes et racistes, les mots étaient blessants et rabaissants. Lorsqu’on lit de multiple fois qu’on est affreuse, avec des poils sous les bras ou lorsque vous attaque sur vos origines juives cela commence à vous détruire. Il y a deux ans, j’ai fait un burn-out. Etant connue, j’avais aussi déclenché les foudres, mon nom était même utilisé pour faire peur aux enfants.

Nous n’avons pas de liberté de la presse à proprement parlé en Russie, donc tout est discuté sur Facebook. Un journal libéral qui se revendique défenseur des droits humains s’était permis de faire un article sur les violences en posant la question « comment ne pas attaquer « les poulettes » ? » Il faut savoir que même ces journaux « libéraux » traitent les femmes de façon moqueuse et n’ont pas les mêmes exigences de respect pour les femmes et les hommes. J’ai tout de suite publié une réponse sur Facebook. Puis on m’a demandé d’écrire un article de fond sur la façon dont la presse libérale parle des femmes et dont elle participe au sexisme ordinaire qui sévit en Russie. Mon article a été lu par au moins 300 000 personnes. Les hommes disaient « ouah je ne peux plus appeler ma femme une poulette ! » Et puis il y a eu le retour du bâton avec des moqueries, des émissions de télévision se moquant de moi. Dans le même temps se déroulait la crise en Ukraine et les médias s’en servait pour dénigrer les féministes qui n’avaient donc rien de mieux à faire que de créer tous ces problèmes pour de simples mots comme poulette. Comment était-il possible que je puisse créer tout ce tourment. C’était vraiment un déchaînement d’insultes contre moi, contre les femmes qui devaient simplement accepter leur position subalterne et cela a duré plusieurs mois. A l’époque je n’avais pas le soutien d’une thérapeute et cette situation m’a vraiment cassé. Mais, il y a aussi eu les soutiens des femmes qui se sentaient constamment humiliées par les termes poulettes et autres poules, mots trop souvent utilisés pour parler d’elles. Alors que je parlais de violences.

Comment vous êtes-vous impliquée dans les questions LGBT?

La blague habituelle était, d’abord tu deviens féministe puis lesbienne. Quand j’étais petite, je pensais que je devais me marier et avoir des enfants pour être dans la norme puis j’ai réalisé que j’étais lesbienne. J’ai compris, dès lors, que les féministes russes étaient en général hétéro-normative. Evidemment, j’ai tout de suite commencé à écrire sur le sujet. C’est mon problème, j’écris sur les sujets qui gênent. Certains pensent que je suis scandaleuse. Je n’aime pas que personne ne parle des trans-genres ou des lesbiennes, et cela fragmente le mouvement féministe.

Dans le mouvement féministe russe lorsque l’on parle des expériences de femmes et que je veux y inclure les expériences des lesbiennes, on me répond que ce n’est pas important et que cela va diviser le mouvement féministe. Je ne pense pas que cela soit une bonne position. Par exemple, je me battrai toujours pour l’avortement légal, mais les hétérosexuelles ne semblent pas prêtes à se battre pour les droits des lesbiennes. Elles ne pensent pas à ce que les lesbiennes doivent endurer dans leur vie.

Une loi contre la « propagande homosexuelle » a été votée en Russie, qu’a t-elle changé ?

Votée en 2013, c’est une lois assez vague pour pouvoir arrêter facilement les gens soupçonnés d’homosexualité. Mais ce que cela a principalement engendré c’est l’isolement des personnes LGBT ce qui a fait augmenter les violences contre elles. Tout le monde hait les gay maintenant. Et puis tous les signes associés au mouvement d’émancipation des personnes LGBT sont interdits, par exemple, le drapeau arc en ciel est maintenant complètement interdit dans la rue.

Avez-vous été déjà attaquée ? Quelles formes prennent les violences contre les personnes LGBT ?

Je n’ai jamais été attaquée physiquement. Je vis au centre-ville, je ne prends pas le métro, je suis toujours sur mon scooter, je ne parle à personne et j’ai une coupe de cheveux qui ne me fait pas remarquer. En revanche, j’ai des ami.e.s qui ont été battu.e.s dans la rue juste parce que quelqu’un avait identifié leur homosexualité. La vie est plus difficile pour les hommes qui semblent être plus facilement identifiables.

Je connais plusieurs cas de professeur.e.s renvoyé.e.s en raison de leur orientation sexuelle, après le vote de la loi. J’ai l’exemple d’une professeure qui a été licenciée après que quelqu’un a remarqué sur les réseaux sociaux des signes qui pouvaient indiquer qu’elle était lesbienne. Elle a perdu son emploi et tous ses procès et se retrouve sans rien aujourd’hui.

Cette loi a rendu la vie des LGBT très difficile. Des gens sont arrêtés pour avoir porté le drapeau arc-en-ciel. Les organisations LGBT s’organisent et viennent en aide aux personnes poursuivies en justice. Ce n’est pas que la Russie n’était pas homophobe avant, mais maintenant c’est une homophobie libérée.

Et que se passe-t-il avec l’épidémie de Sida ?

Le sida touche tout le monde, pas seulement les LGBT. On voit des fuites dans la presse sur la contamination par le VIH dans certaines régions. La presse étant très contrôlée, on sait que quand un problème sort dans la presse cela veut dire que c’est énorme. Par exemple, quand la presse parle de violences conjugales on sait que la situation est catastrophique. Concernant le sida on a vu des fuites dans la presse sur des cas d’épidémies de Sida dans certaines régions de Russie, on sait alors que c’est très grave. En Russie il n’y a pas d’éducation sexuelle, personne n’en parle, il n’y a pas de prophylaxie et les hommes hétero pensent que cela ne touche que les homosexuels et bien sûr ils ne disent rien à leur femme. La contraception avec les préservatifs n’est pas encouragée. Les prostituées ne sont pas protégées, ce sont les clients qui décident de mettre ou pas des préservatifs.

Qu’en est-il aujourd’hui des droits sexuels et reproductifs ?

L’avortement est toujours légal en Russie, mais maintenant on entend des propos tels que « le vrai rôle des femmes c’est de faire des enfants et de les faire pour la patrie. » On trouve des dépliants qui explique cela aux femmes et qu’il ne faut pas tuer les fœtus.

Il y a même eu une pétition qui a circulé pour faire interdire l’avortement. Je ne pense pas que cela va se faire, mais on constate que des pressions sont faites pour que le remboursement de l’avortement soit transféré de l’assurance de base publique vers des assurances privées. Retirer l’avortement du système de base est très dangereux, cela augmentera la précarité des femmes.

Déjà le RU 486 n’est pas gratuit. La médecine publique était plutôt bonne pendant l’ère soviétique, maintenant plus personne ne lui fait confiance. De la même façon, il faut payer pour utiliser des moyens de contraception comme la pilule et le stérilet. On essaie de décourager les femmes d’avoir recours à l’avortement par tous les moyens. On leur fait écouter le cœur du fœtus en les suppliant de ne pas l’assassiner.

Et puis il y a des cliniques, qui bien qu’elles fassent toutes parties du système de santé de l’Etat, sont en compétition entre elles sur la baisse du nombre d’avortements avec des slogans du type « deux jours sans avortement. » Les médecins anti-avortement se disent patriotiques et ils associent souvent dieu à leur patriotisme.

Ce sont les mêmes qui disent que l’homosexualité est une maladie.

Propos recueillis par Brigitte Marti 50-50 magazine