Articles récents Clément Guèvremont : « On ne peut pas régler la question des violences avec uniquement une intervention policière. »

Clément Guèvremont est Québécois, il fait partie des hommes qui ont décidé d’agir sur les violences perpétrées par les hommes. Depuis une vingtaine d’années, il propose en France une formation intitulée « option », il s’agit d’une alternative à la violence conjugale et familiale. Il a commencé sa carrière comme conseiller d’orientation, puis est devenu psychothérapeute pour l’ordre des travailleurs sociaux québécois. En 1985, il s’investit dans une structure d’accueil pour les auteurs de violences conjugales et familiales. Il collabore avec le planning familial français.

Qu’est-ce qui vous a incité à travailler sur les violences conjugales ?

A l’origine, en tant qu’homme je me questionnais sur la manière d’avoir des rapports égalitaires avec les femmes. Dans les faits, j’ai fini par découvrir que, si je me suis intéressé aux violences conjugales et familiales, c’est parce que je suis moi-même un survivant de la violence familiale. Ce fut une découverte !

Dans une histoire familiale c’est très exceptionnel de ne pas avoir d’histoire de violences familiales : il y a de la maltraitante et de la négligence, qui laissent des traces et sont vécues comme des violences.

Pourquoi « option » ?

Au début l’association « option » avait pour objectif de venir en aide aux hommes violents. Notre postulat de départ était que les hommes violents étaient des hommes souffrants. Nous nous sommes rendu.e.s compte que les auteurs de violences ne sont pas conscients de leur souffrance, et ne sont pas conscients du mal qu’ils font autour d’eux. Il y a des hommes qui sont dans la violence intentionnelle et sont vraiment très loin de prendre conscience qu’ils sont souffrants.

Comment avez-vous fait votre chemin parmi les organisations qui travaillaient déjà sur ces sujets ?

Les associations féministes nous regardaient avec un regard critique parce que nous nous occupions seulement des hommes violents. Nous disions que nous étions pour les rapports égalitaires, pour l’apprentissage de comportements pacifiques, que les hommes violents répondaient à une loi ancestrale issue du patriarcat et que la loi devait leur être opposée. Certaines associations féministes ont cru que nous allions déresponsabiliser les hommes violents. Nous croyons à un processus de responsabilisation il faut amener les hommes à prendre conscience qu’ils font souffrir leur conjointe et qu’ils souffrent aussi.

Les intervenantes nous disaient que les femmes violentes n’existaient pas, que les femmes violentes étaient dans la violence réactionnelle. Nous répondions que les hommes violents aussi prétendent être dans la violence réactionnelle. La catégorisation idéologique qui prétend que tous les hommes violents sont des pervers narcissiques et que les femmes sont dans la violence réactionnelle, est trop simpliste et ne tient pas compte de la dynamique relationnelle des personnes.

Comment a évolué l’association ?

Depuis plus de 30 ans, nous siégeons à Montréal à une table de concertation sur les violences conjugales. Au départ nous étions 3 d’ Option. Avant de démarrer Option  nous avions mis sur pied un collectif masculin contre les violences domestiques. Nous étions en réseau avec des Français de « Sud Ardecom », sur la contraception masculine.

Un jour, j’ai proposé comme thème « les héritiers de la violence » sur les violences conjugales. L’amphithéâtre de 250 places était plein, que de femmes ! A la fin une femme a demandé « qu’est-ce que vous prévoyez de faire après ? » La suite, nous n’y avions pas pensé. Nous leur avons dit que celles qui voulaient continuer à travailler sur les violences conjugales pouvaient nous laisser leur nom. Aucune ne l’a fait.

Nous avons rencontré Gilles Rondeau, un professeur de travail social de l’université de Montréal, une sommité dans le domaine des violences. Il avait fait le tour des groupes d’Amérique du Nord qui travaillaient avec les auteurs de violences conjugales. Nous avons traduit leurs manuels. Nous avons démarré l’association : Choc .

Nous étions autant d’hommes que de femmes. Nous nous sommes lancé.e.s à l’eau en nous appuyant sur les documents venant des USA. Nous avons eu une multitude de crises ! Ce n’est pas évident d’entendre à répétition des histoires de violences conjugales. Au bout de 2, 3 ans, on m’a proposé de démarrer un groupe à Montréal. C’est là qu’ « Option » est né. 3 ans plus tard nous nous sommes dit que nous ne pouvions plus continuer sans formation psycho thérapeutique. Nous sommes tou.te.s allé.e.s nous former en psychothérapie individuelle.

Comment avez-vous développé votre réseau de formation ?

Cela fait 20 ans que je travaille à Perpignan, auprès d’Apex, un groupe qui s’occupe des auteurs de violences conjugales. Dans ce cadre, j’ai formé des formatrices. J’ai rencontré Gilles Lebeuze du Planning familial français. Je l’ai invité à Montréal. Il est venu 3 semaines avec une collègue. Au Planning familial nous formons des formatrices/formateurs dans le but de former un réseau dans des pays francophones

Nous sommes également en tandem à Dijon avec Solidarité Femmes, où nous formons des formatrices. Il y a des personnes de Paris qui viennent en formation à Dijon. Nous faisons partie du réseau Pégase Processus, à Rennes, qui travaille sur la toxicomanie.

Comment les auteurs de violences conjugales viennent vous voir ?

Les auteurs de violences conjugales ne viennent jamais de leur plein gré. Ils y sont contraints par la justice. Dans les années 1980, les juges n’utilisaient pas encore l’injonction thérapeutique. A cette époque, plus de 50% des participants venaient soi-disant d’eux-mêmes. En réalité, ils portaient une demande de changement de la famille, des ami.e.s, des collègues de travail, d’un juge etc. Pour travailler avec ces hommes, il faut s’interroger sur l’effet qu’a sur eux la demande de changement venue d’un tiers. C’est la confrontation empathique que nous avons appris à développer car au départ, nous étions seulement dans la confrontation avec les auteurs de violences conjugales.

Au début nous avions un taux d’abandon élevé. Mais nous avons changé dans notre approche, maintenant nous travaillons à leur faire accepter la demande de changement.

Les hommes qui viennent nous voir sont jugés, par leur conjointe, leur entourage etc. Ils attendent de nous que nous ne les jugions pas. Nous allons plutôt travailler avec eux sur l’effet d’avoir été jugés, pour qu’ils en viennent à se juger eux-mêmes. C’est ce que la société nous demande de faire. Au Québec, il y a très peu d’auteurs de violences conjugales qui vont en prison, à moins que ce ne soit un acte très violent ou une récidive. Le juge rend une injonction de soins. Peu de femmes veulent que leur conjoint soit incarcéré. On ne peut pas régler la question des violences avec uniquement une intervention policière.

 

Propos recueillis par Brigitte Marti 50-50 magazine

 

 

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