Articles récents Natacha Henry : Marie et Bronia, le pacte des soeurs

Le livre de Natacha Henry, Marie et Bronia, le pacte des sœurs, est un livre dont il faut se saisir quand on est en quête d’inspiration, un livre qui parle de construire un monde meilleur grâce à la connaissance, à l’égalité entre femmes et hommes, à la force de la solidarité, de la sororité.

Natacha Henry revoit l’histoire de Marie Curie, et rend justice à la détermination et la tendresse de Bronia la sœur de l’ombre, femme médecin qui a tiré Maria vers son destin de femme de science.

Lors de la lecture des biographies de Marie Curie, Natacha Henry avait remarqué qu’elles mentionnaient que Marie Curie avait rejoint sa sœur Bronia à Paris. « Sa sœur ? »

Il n’en fallait pas plus pour aiguiser la curiosité de l’ essayiste féministe, historienne et journaliste. Une enquête minutieuse sur les relations entre les deux jeunes femmes et leurs cercles d’intellectuel.le.s a permis ce livre passionnant.

En narrant cette histoire exceptionnelle, Natacha Henry montre une fois de plus que la résistance aux empêchements pour les femmes est source d’engagement et de réussite. C’est « le génie féminin », pour reprendre la phrase de Julia Kristeva. Le génie féminin a besoin d’un terrain propice pour se développer ; à travers la vie singulière de ces deux sœurs nées à Varsovie, quelques éléments allant dans ce sens peuvent être identifiés : une certaine compréhension de ce qu’égalité veut dire, l’entraide, un terrain laïque, un partage de la découverte scientifique, une conscience sociale sans précédent, et enfin la reconnaissance des nationalités multiples comme un effet positif sur la société.

L’autrice mêle habilement l’histoire de la Pologne à une histoire familiale faite de solidarité avec le refus de l’ordre établi par l’occupant russe. Les sœurs Sklodowska grandissent avec un père pour qui l’égalité filles/garçons est essentielle. La vie n’est pas facile, et la maladie emporte leur sœur aînée et leur mère. Malgré tout, le père pousse ses filles aux études qu’il voit comme une source d’émancipation, un maître mot dans cette Pologne occupée, « on ne peut te prendre ce qui est appris » répète-t-il.

Il est interdit d’utiliser la langue polonaise et il est interdit aux filles polonaises d’étudier, dit l’occupant Russe! Et bien, qu’à cela ne tienne. Elles rejoignent l’Université volante, encore une expression du génie féminin, celui d’une enseignante patriote polonaise de vingt ans, Jadwiga Szczawinska-Dawidowa. Elle fonde cet enseignement caché pour permettre aux filles d’étudier, clandestinement. Bronia et Maria y sont inscrites en 1884.

Cet enseignement portera le désir de Bronia de devenir médecin et celui de Maria de devenir chimiste. Pour réaliser ce rêve, il faut partir vers la France et la Sorbonne où les femmes peuvent étudier librement. Mais il faut de l’argent et le père de Bronia et Maria Sklodowska n’a pas les moyens de les envoyer à l’étranger. Alors, les deux sœurs font un pacte. Maria sera gouvernante et enverra la moitié de ses émoluments à Bronia, de deux ans son aînée, pour qu’elle puisse devenir médecin. Puis ce sera au tour de Maria de faire ses études à Paris.

 

Bronia, la première à la Sorbonne

Grâce à Maria, Bronia était donc la première des deux sœurs admises à la Sorbonne – en médecine. Pas facile de faire face aux railleries misogynes… qui ont laissées des traces, comme nous le savons. Que dire du célèbre professeur Charcot, neurologue connu pour la description de la maladie qui portera son nom, il argumente « fragiles, sensibles. Comment pourraient-elles supporter la vue du sang ? » Il dit aussi clairement que les docteures pourraient voler la place des hommes, il fait poindre que cela signifiera la déchéance pour les femmes médecins qui finiront vieille fille.

Que ces idées irrationnelles ont la vie dure ! Mais tout le monde n’adhère pas à ces vues. Anticipons sur l’histoire, nous savons que Maria a rencontré Pierre et qu’elle deviendra Marie Curie. Natacha Henry dans sa recherche des résistances aux empêchements s’attache à revenir sur la famille Curie. Les grands-parents de Pierre, le grand père né en 1799, lui-même docteur, soutenait l’égalité entre femmes et hommes, il s’était aussi attiré les foudres de l’église en avançant que pour sauver des vies, mieux valait compter sur la Science que sur la religion. Les parents de Pierre, eux aussi athées, ont suivi le même chemin. Eugène, le père de Pierre, a pratiqué la médecine pour tous, il était sur les barricades en 1848, il a soigné les communards. C’est dans cette famille laïque et républicaine que Pierre convoquera Bronia, la sœur de sa bien-aimée, sachant l’importance de l’opinion de Bronia pour Marie. Bronia assurera à Maria que Pierre sera un bon compagnon, et Maria deviendra Marie Curie en épousant Pierre.

 

Un pacte entre sœurs ne se discute pas

Revenons à Maria encore gouvernante. Elle connaît son premier amour,  le fils de famille, Casimir Zorawski. Il est jeune et passionné de mathématiques. Mais on n’épouse pas la gouvernante et la famille s’opposera à leur mariage. C’est le premier chagrin d’amour de Maria. Maria est démoralisée et hésite à partir à Paris. Mais Bronia n’a rien oublié du pacte passé. Elle est maintenant médecin, elle a épousé Casimir Dluski ,un patriote socialiste polonais, lui-même médecin. Elle est enceinte de son premier enfant quand elle s’embarque pour trois jours et trois nuits de train pour Varsovie pour aller chercher Maria à Varsovie. Ainsi, Marie arrive en France.

Natacha Henry manie la documentation avec aisance pour permettre à la lectrice, au lecteur de mieux comprendre la dynamique des relations entre les deux sœurs qui rayonne sur tout leur entourage.

On ne résiste pas à la lecture de la lettre de Casimir Dluski au père de Marie Curie lorsque celle-ci arrive à Paris. Casimir est en charge de veiller sur Maria, voici ce qu’il écrit, « c’est une jeune personne très indépendante et malgré la délégation de pouvoirs formelle par laquelle vous l’avez mise sous ma protection, non seulement elle ne me témoigne aucun respect et aucune obéissance, mais elle se moque de mon autorité et de mon sérieux comme d’un soulier percé ».

Il y a les périodes heureuses Bronia et Casimir, Marie et Pierre s’entendent et se respectent. La science progresse et la passion est inépuisable. Puis il y a le départ de Bronia pour la Pologne initié par son mari Casimir, ils y fonderont un sanatorium.

Marie sera toujours présente aux moments difficiles de Bronia et inversement. Ce récit est une belle démonstration de la vitalité créative du monde que Bronia et Marie ont su porter.

Un livre captivant qui rappelle ce qu’éthique veut dire, ce qu’humanité veut dire, ce que tendresse inspire et finalement que l’égalité entre femmes et hommes est la condition indispensable à la réalisation des plus beaux projets.

 

Brigitte Marti 50-50 magazine

 

Natacha Henry : Marie et Bronia, le pacte des sœurs. Ed Albin Michel. 2017