Articles récents Hala Kodmani : Seule dans Raqqa 1/2

Seule dans Raqqa, est un livre important qui nous fait comprendre, éprouver ce qu’ont vécu au quotidien les habitant.e.s de Raqqa. Hala Kodmani journaliste, autrice franco-syrienne s’est rendue dans cette ville tenue par DAESH et nous conte l’histoire d’une femme qui cachée derrière Facebook décrit l’histoire tragique de Syrien.ne.s dont on a insuffisamment relaté les souffrances.

 

Quand êtes-vous allée à Raqqa et dans quelle conditions ?

Je suis allée à Raqqa en 2013, alors que l’État islamique y était depuis quelque mois. Il tenait la ville. Mais on ne savait pas encore ce qu’était l’EI. Leurs premières actions furent l’enlèvement de journalistes dont 4 Français ainsi que des journalistes américains, anglais etc… Les soldats de l’EI contrôlaient une ville que personne ne connaissait et qui était auparavant passée hors du contrôle du régime Syrien. Ils sont venus, soit disant pour soutenir les insurgés ou les révolutionnaires, mais en fait pour tout contrôler.

Moi j’y suis allée en septembre, ils représentaient alors la loi, mais ils n’avaient pas encore une domination totale sur la ville. Ils coexistaient avec d’autre groupes armés politiques, ils s’entendaient avec eux, c’est à dire que je n’ai pas eu à mettre une burqa de haut en bas, j’ai mis le foulard que l’on met en Syrie dans les zones populaire, c’est à dire un foulard normal que l’on met autour de la tête, et j’étais en jean et en chemise tout comme la famille chez qui je suis allée. Une des raisons pour lesquelles j’ai pu me rendre à Raqqa, c’est que j’ai pu être accueillie par une famille et que j’y connaissais d’autres personnes.
Á ce moment là, ce n’était pas aussi dramatique que ça l’est devenu par la suite.

Il y avait déjà pas mal de Djihadistes étrangers à Raqqa et ailleurs. Même s’ils étaient complètement masqués, on pouvait voir, par exemple à un barrage, une main noire, ou entendre des accents maghrébins etc.. Ce n’étaient pas des Syriens.

On pouvait encore aller au café, femmes/hommes mélangés. Il y avait encore des cafés-Internet non surveillés, moi je n’étais pas surveillée.
Il est vrai que comme je suis une femme plus très jeune, parlant la langue locale, personne ne se doutait que j’était journaliste et Française. La famille chez qui j’étais était la seule à le savoir.
Sinon je me présentais comme une cousine qui venait de Damas en séjour à Raqqa pour voir nos cousin-ne-s.
Le plus grand danger c’était que l’on découvre qui j’étais réellement.

A cette époque, les femmes n’étaient donc pas en burqa dans les rues ?

Non, en tout cas je me souviens pas d’avoir vu des femmes en burqa dans les rues.
Toutes avaient l’écharpe autour de la tête mais cela, comme je l’ai dit c’est traditionnel.
Il y avait même encore quelques jeunes filles avec les cheveux à l’air dont une jeune fille de la famille chez qui j’étais. Elle avait 17 ans, les cheveux noirs, et se faisait insulter de temps en temps, mais cela n’allait pas plus loin.

Comment avez-vous connu Nissan, l’héroine de votre livre ?

Je n’ai pas connu Nissan, même si je connaissais plein de monde qui la connaissait à travers Facebook.

Mais au début de l’année 2016, on a apprit qu’une certaine Roqya Hassan, journaliste, avait été exécutée à Raqqa par l’IE et je me suis intéressée à cette femme.

C’est donc après sa mort que vous l’avez découverte ?

Oui absolument, c’est après sa mort que j’ai découvert sa vie. Je me suis posée des questions à son sujet à ce moment là; j’ai commencé à me renseigner. Personne ne la connaissait, sauf sous son pseudo Facebook « Nissan Ibrahim ».
Á ce moment là, le hasard a fait que quelques temps avant, la maison d’édition Les Equateurs m’avait contacté pour me demander de faire un livre sur Raqqa. Ils savaient que j’y était allée, que je couvrais cette ville.

Et alors j’ai trouvé la page Facebook de Nissan. C’était un potentiel extraordinaire, même si je la connaissais pas personnellement, sa page racontait tout, disait tout et puis j’ai decouvert qu’un grand nombre de gens avec qui j’étais en contact la connaissait.
J’ai donc commencé à les contacter et je me suis rendue compte que je pouvais vraiment compléter mon enquête en rencontrant les gens qui l’avaient suivi.
En fait, j’ai retraçé son parcours alors que je ne lui ai jamais parlé et je ne l’ai jamais rencontré.

Que représente pour vous Nissan entre, « héroine malgrè elle » et « résistante porteuse d’Utopie » ?

Je pense que je l’ai bien montré dans le livre et c’est très apparent dans ses postes Facebook, Nissan est une femme pleine de contradictions. Elle est effectivement héroine malgrè elle, puis devenue héroine par sa mort.

N’a-t-elle pas pris beaucoup de risques malgré tout ?

Elle a pris quelques risques à la fin. Quand elle postait des textes les derniers mois, quand elle donnait des informations.

Mais elle a un côté affirmatif qui donne l’impression qu’elle est une grande militante alors que dans la réalité, et c’est que j’ai découvert, elle ne milite que sur sa page Facebook. On a l’impression qu’elle est une grande révolutionnaire depuis le premier jour jusqu’à la fin, ce qui n’est pas du tout le cas.

Quand j’ai fait mon enquête, auprès de tou:te.s celles et ceux qui l’ont connu, ils m’ont dit qu’on ne l’avait jamais vu dans une manifestation.

Elle a certes participé à de petites réunions de jeunes, de femmes etc.. Cétaient des réunions autorisées à un moment donné mais et elle a mis très longtemps à braver les interdits.
C’est vrai qu’il y a eu plusieurs étapes dans Raqqa. D’abord la résistance face au régime, où elle était très investie mais elle portait le message de tout le monde, un message général. Elle le portait très bien, mais peut-être sans le vivre.

Elle n’avait pas besoin d’aller forcément dans la rue pour s’attaquer aux forces de l’ordre. C’était plus important de mobiliser la population, les personnes qui la suivaient sur Facebook.
Elle avait comme un instinct mais cet instinct, on le retrouvait chez tous les jeunes de cette génération qui ont vraiment investi le printemps arabe et la révolution syrienne. 
Personne ne l’a traité d’héroine, j’ai découvert qu’elle n’avait en fait, pas fait grand chose. Seulement dans les derniers mois, quand DAESH s’est vraiment imposé.

 

Propos recueillis par Caroline Flepp 50-50 magazine

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Propos recueillis par Caroline Flepp 50-50 magazine