Articles récents Cameroun: Annie et Nadia, des enfants détruites

Je déjeunais hier avec une amie et nous conversions, comme le feraient toutes les amies qui ont encore, dans ce pays ravagé par les crises, le privilège de déjeuner. Nous avons parlé des différentes affaires qui défraient la chronique des « faits divers » sur les réseaux sociaux. Par affaire, nous entendions l’histoire de la petite Annie, âgée de trois ans, née à Yaoundé. Elle fut retrouvée, d’après le témoignage livré par son grand-père, à l’ONG Mandela Center, enfermée avec l’abbé Ze Ondoua, prêtre de la Paroisse Saints Anne et Joachim d’Abang, une des paroisses du diocèse d’Ebolowa, dans la chambre de ce dernier. Lorsque l’on a cassé la porte de la chambre que le prêtre refusait d’ouvrir, on a découvert l’enfant évanouie, saignant abondamment des parties génitale. A peine une heure avant, elle se rendait, heureuse et fière, à la paroisse où elle devait présenter un spectacle avec d’autres enfants pour la fête de fin d’année. Elle avait été choisie parce qu’à trois ans, son élocution était déjà remarquable : c’est une enfant douée. Seulement quand l’on l’a annoncée, on s’est aperçu qu’elle n’était plus là. Quelqu’un a alors dit qu’il avait vu le prêtre se diriger avec elle vers ses appartements privés.

 

Une vie innocente et prometteuse détruite

Ce dont je ne reviens toujours pas, c’est qu’il ait fait cela alors que la quasi-totalité du clergé catholique paroissial était réunie dehors. J’essaie d’imaginer la scène : des centaines de personnes rassemblées dans leurs beaux vêtements, les rires, les enfants qui courent, les bavardages entre adultes, et lui qui se lève d’un coup, comme pour soulager un besoin pressant… Non, impossible à imaginer. Mais alors comment imaginer la suite : les représentants du clergé, qui ont voulu empêcher le grand-père d’Annie Lydie de l’emmener à l’hôpital ? Le fait que le Procureur n’ait pas décidé de poursuivre ? Le silence du ministre de la Justice, dûment saisi ? Comment peut-on imaginer qu’à trois ans, dans notre cher et merveilleux pays, une vie innocente et prometteuse puisse être ainsi détruite, dans la passivité générale ?

Les faits, remontent à mai 2016. Depuis, rien n’avance, comme d’habitude. Selon Afrikmag, le juge chargé de l’affaire, Eric Blaise Priso a déclaré : « La procédure est en cours, et la procédure judiciaire est complexe et secrète » . La mère d’Annie a fui le village pour se réfugier avec sa fille dans une autre localité du côté de Belabo, où elle a confié l’enfant, dont l’état de santé se dégrade, aux tradi-praticiens.

Mon amie dit que cette histoire lui rappelle celle de Nadia, son employée de maison. Nadia a été violée à l’âge de sept ans. Elle était à la maison avec ses jeunes cousines, un jeune cambrioleur s’est introduit chez eux, et les a violées toutes les trois. Elle a grandi avec cela, et ce plus, entre un père abusif, une belle mère qui les battait régulièrement, son frère aîné et elle. Un jour, une bastonnade a dû mal tourner, puisqu’en rentrant de l’école, elle a découvert son frère mort.

 

Reprendre le contrôle de sa vie

Nadia a eu de la chance. Sa mère est revenue la chercher, lui a appris à se battre : cultiver pour manger, vendre les arachides qu’elle récoltait et faisait griller, puis trouver du travail en ville. Aujourd’hui, avec les 70.000 FCFA qu’elle gagne tous les mois, Nadia envoie ses neveux et nièces à l’école. De la chance ? Oh non. Certainement pas : de la volonté, de la détermination. Celle de ne pas se laisser conduire par les événements, mais de reprendre le contrôle de sa vie. Elle aurait pu devenir alcoolique, plonger dans la prostitution dès son adolescence. Qui l’aurait blâmée, avec un passé aussi lourd ? Aujourd’hui, au lieu de cela, elle est une mère pour les enfants qu’elle n’a pas eu, et cela donne un sens à sa vie.

En tant que femmes, mères, notre vie se remplit de la protection que nous assurons et du bonheur que nous offrons autour de nous. Pourtant trop souvent, quand le bonheur n’est pas là, quand le malheur, l’horreur frappent, nous faisons ce qu’a fait la mère d’Annie : nous fuyons. Elle a fui pour éloigner son enfant de la honte, pour la protéger. Mais la honte vient d’où, et qu’est-ce qui est honteux ?

Est-ce d’avoir été violée à trois ans, ou quand on est un prélat, et qu’on découvre son confrère devant une scène comme celle que nous venons de décrire, de refuser que cela s’ébruite ?  Est-ce de fuir le théâtre de l’horreur, ou de continuer de célébrer la messe à l’endroit où l’on est accusé du plus atroce des crimes ?

Qu’est-ce qui est le plus honteux ? Est-ce de continuer, nous, femmes, mères, à prendre la communion et à célébrer l’amour et la foi avec des hommes qui manifestement ne savent pas plus sur ce que renferment ces concepts que nous ? Comment imaginer que nous continuons, nous qui représentons la grande majorité des fidèles et des croyant.e.s, à attendre qu’ils nous disent, prélats, magistrats, avocats, activistes, ce qu’ils comptent faire, ce qu’ils en pensent ?

Imaginons un instant que le plus important, ce ne soit pas ce qu’ils en pensent, mais ce que nous en pensons nous, qui avons porté ces enfants, gardé sur notre corps les multiples traces de leur passage en nous, mis ces enfants au monde, allaité, nourri, pansé les blessures, tenu leur main quand ils traversaient la route, surveillé leur devoir, payé leur première jolie robe… Ouvrez les yeux. Nous vivions dans ce monde.

Le Préambule de notre Constitution, le document qui fait de nous des Camerounais, dispose :

« Le peuple camerounais proclame que l’être humain, sans discrimination de race, de religion, de sexe, de croyance, possède des droits inaliénables et sacrés, affirme son attachement aux libertés fondamentales inscrites dans la déclaration universelle des droits de l’homme ».

Or, cette Déclaration énonce en article 2 que « Chacun peut se prévaloir de tous les droits et de toutes les libertés proclamés dans la présente Déclaration, sans distinction aucune, notamment de race, de couleur, de sexe, de langue, de religion, d’opinion politique ou de toute autre opinion… »

Nous vivons dans ce monde et comme les hommes nous pouvons en faire ce que nous voulons. Nous ne pouvons pas continuer de fuir, ou de laisser certains d’entre eux s’en prendre à nos enfants, et se protéger mutuellement entre criminels, actifs ou passifs. Nous devons cesser d’aller communier avec eux, refuser de rentrer dans leurs églises pour les écouter parler d’un Dieu dont ils se moquent si outrageusement, car une attitude protectrice vis-à-vis d’un criminel sexuel est un acte de mépris envers la création divine, donc envers notre Créateur. Nous devons les obliger à tenir leur rang : les hommes d’Eglise, les leaders politiques, les magistrats, sont des guides. Il est de notre responsabilité de leur rappeler que ce n’est pas seulement un privilège : c’est surtout une responsabilité et lorsqu’une responsabilité n’est pas assumée, elle doit être retirée.

Nous vivons dans un monde où ce que nous pensons compte. Exprimons-le.

 

Me Michèle Ndoki Cameroun, avocate défend les enfants de la rue