Articles récents Ménopause: la fabrique de « la femme vieillissante » 1/2

Le titre « La fabrique de la femme vieillissante » indique qu’une force extérieure va déterminer l’âge de « la femme », nous pouvons penser que cette force est une expression du sexisme. Bien que les femmes aient encore de nombreuses années à vivre après la cessation des règles, cette période a coïncidé mythologiquement avec la fin de la vie active des femmes et synonyme de déclin irrémédiable. Le concept de « la femme » vieillissante est inséparable de la fonction reproductive qui définit la femme fondée sur un mythe plutôt qu’une expérience.

Les femmes sont réduites à une espèce « la femme » et sont déterminées biologiquement à être dépendantes de la science et de la médecine toutes deux aux mains des hommes et seuls capables de comprendre et surtout de contrôler ce corps féminin si souvent en crise. Cette crise sera d’abord gouvernée par leur utérus puis ce sera le tour des ovaires et tout ceci passera sous le contrôle des hormones.

Avec la découverte des œstrogènes, les hormones seront femelles et mâles pour suivre la dualité qui a formé les relations de pouvoir entre femmes et hommes. Les hormones deviendront un produit commercialisable dans un concept de retour sur investissement d’un système capitaliste qui se soucie peu de l’origine des profits. L’histoire du laboratoire Organon qui a découvert les œstrogènes dans l’urine d’étalon nous instruit sur les relations entre biomédecine et création de profit sur un fond d’exploitation sexiste du corps des femmes. Le développement des hormones de remplacement sera associé à la propagation de l’économie de marché néo-libérale des années 1980. Une chose est sûre, aucune femme n’est morte de la cessation des règles mais beaucoup ont souffert et éventuellement sont mortes des conséquences du traitement hormonal inventé pour les femmes vieillissantes. Comment ces constructions ont à la fois réifié les femmes et les ont faites consommatrices donc sujets dans un sens mercantile ?

 

Au commencement était un mot

Le néologisme « ménospausis » inventé par le docteur Charles de Gardanne en 1816 dans son traité « Avis aux femmes qui entrent dans l’âge critique » (1) fixe le début du vieillissement de la femme à la fin de sa fonction reproductrice. Le terme « menospausis » deviendra « la ménopause » en 1821. Notons qu’il n’y aura pas de terme pour le début des règles. Cette expression sera adoptée dans le monde anglophone dans les années 1840 et deviendra luniversel pour designer la cessation des règles. Comme beaucoup de néologismes du 19 ème siècle, ce mot n’est pas anodin, il va servir à normaliser la place subalterne des femmes dans une contrainte biologique déterminée.

Charles de Gardanne, décrit la vie de la fille puis de « la femme » comme une succession de tourments dont le seul but est bien « la douce espérance de devenir mère. » Mais bien vite l’âge critique la guette et c’est là tout le sujet du livre. Son traité contient de « précieuses informations » permettant de comprendre la construction de l’état « naturel » de « la femme ».

Suivant les principes de la sémiotique de Roland Barthes (2), un néologisme tel que ménopause est un message qui relève du mythe. C’est en raison de sa dimension mythique que le mot ménopause apparaît aussi arbitraire que naturel et synonyme de vérité. De surcroît, « le mythe prive l’objet dont il parle de toute histoire » ainsi le néologisme réduit l’histoire des femmes à leur corps reproductif au service des hommes.

Ce qui caractérise un mythe est la difficulté à appréhender son origine.

Charles de Gardanne est le détenteur du pouvoir patriarcal médical du moment qui assoit son pouvoir sur le « medical gaze », c’est-à-dire le regard médical posé sur le corps de « la femme », ce regard ayant la distance du sexisme ordinaire.

« Ainsi par un sort bien affligeant et bien malheureux, sans doute, ce sexe destiné à faire le bonheur de l’homme trouve dans les bienfaits de la reproduction, les principales causes de sa perte. » explique de Gardanne dans son introduction.

La fonction des femmes est ainsi en pleine dépendance, entre sexe et reproduction. Ce processus implique qu’elles sont placées à l’extérieur de leur propre corps rendant l’expérience avec celui-ci hors de propos. Nous pouvons imaginer que dans l’observation de leur corps, l’instance patriarcale biomédicale exclue les femmes et leurs expériences pour ne garder que la mythologie liée à leur être.

 

Le langage : la Raison d’être d’un mythe

« Les maladies qui affligent les femmes à l’âge critique sont si nombreuses ; ce sexe est si indifférent sur les précautions propres à s’en garantir ; il se dissimule si souvent la cause qui prépare les affections dont il est victime que c’est lui rendre un service bien signalé que de l’effrayer par le tableau des douleurs auxquelles l’expose sa trop grande insouciance » affirme de Gardanne. Cette vision des femmes insouciantes est courante, c’est  » la femme  enfant  » qui doit être gardée par l’homme dans la contrainte privée et surtout bien loin de la connaissance et de la politique.

Le médecin suit la tradition de la médecine occidentale qui a condamné les femmes à toutes sortes de maux avec les menstruations et la reproduction. Il faut comprendre que les théories, même les plus absurdes, énoncées par les hommes sur les femmes, leur corps, leur esprit continuent leur route surtout lorsqu’elles ont pénétré le domaine politique qui se mélange avec le domaine scientifique. Les conséquences ont été concrètes pour les femmes et appartiennent au déterministe biologique qui a créé la catégorie « la femme. »

Aristote voyait le corps de « la femme » comme une forme inférieure du corps de l’homme. Hippocrate laisse une vue un peu plus élaborée mais réduit la santé de » la femme » à « gynaikeia » (organes génitaux),  reliant les maladies des femmes presque exclusivement à leur système reproductif excluant toute terminologie reliée au sexe. Quant à Galien (3), il rappelait que le sang des règles était dangereux pour ce corps décidément infortuné. Si le sexisme est là pour dire l’infériorité de « la femme », le corps de « la femme » est une source inépuisable d’expressions sexistes. Pour de Gardanne, le néologisme ménopause n’est là que pour mettre un mot sur un corps en risque de tous les dangers. Son rôle est de transmettre une signification mythologique du corps de la femme. Le mot est choisi et ne vient en aucun cas de la nature des choses.

La ménopause est un terme qui ne peut être confondu avec la réalité, il a appauvri les femmes faisant de leur corps la source de tous les troubles. Le mythe est donc consommé comme un fait avéré explique Barthes. Parce que « les hommes ne se sont pas avec le mythe dans un rapport de vérité mais d’usage » souligne t’il.  Les mythes concernant le corps « de la femme » ont traversé les temps en raison de l’usage qui pouvait en être fait.

Cet usage relève de la disqualification des femmes des sphères publiques et politiques mais pas seulement, la science et la biomédecine en particulier ont disqualifié les femmes en tant que praticiennes de leur corps.

Comme le rappelle Geneviéve Fraisse quand il y a disqualification, il y a une différence de substance, « les femmes ne sont pas de la même qualité que les hommes. »

Aux Etats Unis, en juin 1970, lors de la convention démocrate, sorte de grand show avant les élections, le docteur Edgar Berman commentait les capacités des femmes à participer pleinement à la vie politique. Pour lui, la physiologie des femmes les disqualifie des positions d’influence et d’autorité les plus élevées, et il implore le parti d’imaginer les conséquences si : « c’était une femme ménopausée présidente qui devait prendre des décisions aussi important que celle de la baie des cochons. » L’exemple est intéressant car le débarquement de la baie des cochons à Cuba a été un échec. Il est aussi exemplaire à la vue des dernières élections aux Etats Unis. Les mythes ont la vie dure et permettent l’élimination de l’histoire et la dépolitisation des événements.

 

La révolution industrielle, le pouvoir médical, le sexisme, une coalition contre les femmes au 19eme siècle

Au 19 ème siècle, « la femme bourgeoise » est vue frêle par le regard médical, elle est enfermée dans la sphère privée et elle devra faire face à l’âge critique c’est-à-dire à la ménopause et son cortège de maux.

En revanche, « la femme » des classes populaires, est multiple. Elles ont bien d’autres problèmes. Elles sont malades aussi mais de la tuberculose, des maladies sexuellement transmissibles, de la typhoïde. Est-ce leur corps qui est diffèrent ? La réponse est stratégique, les médecins ont compris que la vie des femmes « civilisées », des classes bourgeoises devait rencontrer des problèmes de santé bien plus intéressants pour leur profession que la vie de dur labeur et de privation des pauvres femmes des classes populaires.

Effectivement, l’avènement du chloroforme pour endormir les patient.e.s a ouvert une série de nouvelles opportunités pour intervenir sur le corps de la femme bourgeoise pour les médecins toujours aussi préoccupés de garder les femmes sous contrôle et ainsi leur fixer des limites. L’opération de Battey permet de retirer les ovaires des femmes et on les a retirés qu’ils soient sains ou pas. Là n’est pas la question, les indications médicales sont simples : toutes formes d’hystéries, les humeurs menstruelles, la neurasthénie, la nymphomanie, la masturbation et toutes sortes de folies féminines. 

L’enjeu est politique et les femmes doivent rester à leur place alors qu’elles demandent le droit de vote, le droit d’étudier, et aussi des droits pour les travailleuses à être payées etc. Le corps des femmes est un instrument politique.

 

Brigitte Marti 50-50 magazine

Issu du projet de recherche pour George Washington University

 

1 De Gardanne, Charles Pierre Louis. Avis aux femmes qui entrent dans l’âge critique. Gabon, 1816.

2 Barthes, Roland. Mythologies. Edition du Seuil, 1957

3 Claude Galien, médecin grec de l’antiquité