Articles récents Fanta et Nadine : les « daronnes » solidaires de Villeneuve-Saint-Georges

L’une vient du Mali, l’autre de Guadeloupe. Mais quand elles se sont rencontrées, il y a 11 ans, le déclic a été immédiat. De cette rencontre est née l’association Femmes Solidaires de Villeneuve-Saint-Georges et d’Ailleurs (FSDVA). Depuis, grâce à leur belle énergie, leur quartier, celui du « Plateau », a progressivement changé de visage.

« La plus belle réussite de FSDVA ? Ma rencontre avec Fanta ! » Nadine Bieques, la quarantaine joviale, sourit en évoque à quel point sa rencontre avec celle qui est devenue « comme une sœur » a changé sa vie. Et, avec elle, celle de nombreux.ses habitant.e.s du Plateau, quartier populaire perché en haut de Villeneuve-Saint-Georges (94).
Nadine vient de la Guadeloupe, d’où son père est parti en 1988, emmenant sa famille avec lui pour tenter sa chance en métropole. Un mariage précoce, cinq enfants, un divorce, un nouveau couple et un 6e enfant… Début de carrière dans la restauration collective, puis un virage vers l’animation scolaire (cantines, garderies…). Des années durant, Nadine ne s’est pas spécialement préoccupée des problèmes du quartier, ni de la situation des femmes qui y habitent.
Un peu plus jeune que sa « sœur » guadeloupéenne, mais aussi joviale qu’elle, Fanta, née au Mali, est venue en France à l’âge de 15 ans, quand son père, magistrat de profession, est venu ici prendre sa retraite. Elle est ensuite retournée deux ans au Mali pour y passer son bac, est revenue à Villeneuve-Saint-Georges au tournant des années 2000, s’est mariée avec un compatriote, devenant ainsi « madame Macalou », a eu quatre enfants, et intégré le groupe de distribution Métro… Et pendant longtemps, aucun engagement sur la vie du quartier ou sur la condition des femmes.
Les deux femmes se rencontrent en février 2007… à l’hôpital de Villeneuve-Saint-Georges, où elles accouchent toutes deux à deux jours d’intervalle ! Elles découvrent qu’elles sont voisines, mais n’ont jamais vraiment échangé. A l’époque, la situation dans leur quartier, Le Plateau, et notamment la cité HLM du Bois Matar, qui en constitue le cœur, ne semble pas bien préoccupante. « Quelques trafics, bien sûr, quelques bagarres à la sortie du collège… mais ça ne méritait ni inquiétude particulière ni envie de se mobiliser », raconte Fanta.
Tenter d’aller à la racine des problèmes
Tout bascule au tournant des années 2010. En quelques mois, les incidents, de plus en plus graves, se succèdent… Les règlements de compte entre bandes rivales (de différents quartiers de Villeneuve-Saint-Georges, mais aussi de la commune voisine de Valenton) se multiplient… Jusqu’à ce qu’un jeune de 18 ans, proche des deux femmes, reçoive une balle dans la jambe. « Son agresseur a prétendu qu’il ne savait pas qu’il y avait une balle dans le barillet, que c’était juste pour s’amuser », raconte Nadine.
La coupe est pleine. Les deux femmes décident de prendre les choses à bras-le-corps. « Notre première idée, c’était de tenter de comprendre le pourquoi : pourquoi ces violences se produisaient, tout à coup, dans un quartier plutôt calme jusque-là… », poursuit Nadine. Mener l’enquête, en quelque sorte. En allant à la principale source d’information dans un quartier populaire : les « mamans »… Une première réunion regroupe cinq d’entre elles. « Deux mois plus tard, nous étions 30 à nous retrouver, le dernier dimanche de chaque mois, chez l’une d’entre nous », se souvient Fanta avec émotion. Avec cette obsession : tenter d’aller à la racine des problèmes. C’est ainsi que la question du décrochage scolaire est mise en lumière. Il faut alors aller plus loin : contacter les établissements scolaires. La principale du collège voisin comprend tout l’intérêt de ces médiatrices informelles. « On est les “daronnes” du quartier… Très vite, les mômes comme les parents nous font confiance. On est au courant de tout, on fait du porte-à-porte, les gens savent qu’ils peuvent se confier… », poursuit Fanta. Ce peut être l’occasion de discuter avec tel père sur sa tendance à voir du racisme partout. Ou avec tel autre de son sentiment d’être humilié à chaque fois qu’une femme prend l’initiative ou lui reproche quelque chose…
Une volonté de « se mêler de tout »
Les premiers temps, tout n’a pas été facile. Certains hommes s’inquiètent de voir une poignée de femmes devenir, grâce à leur énergie, un partenaire incontournable de la vie du quartier. « Il y en avait un qui prétendait nous soutenir mais ne rêvait que d’une chose : devenir le président de notre association pour garder le pouvoir ! » Habileté et humour permettent aux deux comparses de dégonfler ses ambitions et de le mettre à l’écart.
De même, certains interlocuteurs à la Ville semblent d’abord un peu déconcertés par leur volonté de « nous mêler de tout : la famille, l’école, les violences, l’emploi… », se souvient Nadine. Pour faire preuve de leur sérieux et de leur capacité à mobiliser les habitant.e.s, les femmes organisent une « journée de la salubrité » : convier tout le monde, jeunes et pères y compris !, à venir avec balais et pelles nettoyer les abords du centre commercial du Bois Matar, réputé pour sa saleté et ses dégradations.
Nadine et Fanta revendiquent, en revanche, le soutien plein et entier de leurs conjoints. Et de certaines associations locales, comme le Centre social Asphalte ou l’association de prévention Pluriels94. En 2014, grâce à ces appuis, un nouveau cap est franchi avec la création d’une association à part entière : Femmes Solidaires de Villeneuve-Saint-Georges et d’Ailleurs (FSDVA). Les activités se multiplient : ateliers sur la parentalité, médiations entre jeunes et chauffeurs ou contrôleurs de bus, collectes de jouets pour les enfants du quartier, tournois de foot mixtes et intergénérationnels, défilés de mode pour les femmes de 7 à 77 ans…
Et aujourd’hui, alors que l’association compte 173 femmes ou familles, de nouveaux projets sont en gestation. Notamment des tournois de foot associant des équipes « mixtes », composées à la fois d’habitant.e.s du quartier, de pompier.e.s, de policier.e.s…
Mesdames Jourdain du féminisme ?
Leurs plus belles victoires ? « Le jour où le garçon qui avait reçu une balle dans la jambe est allé jouer les médiateurs dans un quartier rival », se souvient Nadine. Et puis, chaque matin, voir des femmes qu’elles ont accompagnées pendant des années attendre le bus pour aller au travail et leur faire un petit signe de la main : « Toutes ces heures que l’on a passées avec elles, à trier leurs documents ou les aider à rédiger leur CV trouvent alors leur récompense : ça n’a pas de prix ! »
Au fil des ans, Fanta, Nadine et leurs complices ont profondément changé le visage du Plateau. Elles ont permis aux habitantes, mères de famille pour la plupart mais pas que, de prendre un pouvoir incontestable dans leur quartier. Les deux femmes sont elles-mêmes devenues les piliers du Conseil citoyen de leur quartier. Mais se revendiquent-elles « féministes » pour autant ? La question semble d’abord un peu les déconcerter. E puis, Nadine acquiesce : « Je suis pour l’égalité entre les femmes et les hommes. D’ailleurs, dans mon couple, mon mari fait la cuisine, le ménage…  ». Fanta approuve : « J’ai été élevée dans une culture qui n’accepte pas cette égalité. Mais moi, j’éduque mes enfants, notamment les garçons, en ce sens : partout où l’homme a sa place, la femme doit aussi l’avoir ! » Tout en émettant une seule réserve : « Je ne veux pas d’une idéologie qui amènerait les femmes à se considérer comme de simples victimes : nous avons toutes une responsabilité pour changer notre existence. »
 
Philippe Merlant 50-50 magazine

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