Articles récents Trinidad : "Avant de rentrer en scène, nous nous disons que nous apportons notre petite part à la cause des femmes"

Trinidad est autrice, actrice, metteuse en scène et chroniqueuse. Elle a été chroniqueuse pendant 8 ans dans l’émission de France Inter Au Fou du roi. Elle a souvent été seule en scène. Elle a écrit la pièce Et pendant ce temps Simone veille dans laquelle elle joue également. C’est une pièce qui mêle histoire des femmes du XX ème et XXI éme siècle avec un humour incroyable. Elle se joue jusqu’au mois de septembre à la Comédie Bastille.

Comment présentez vous votre pièce ?
La pièce parle de la condition des femmes en France de 1950 à nos jours à travers trois lignées de femmes sur quatre générations. Un personnage extérieur vient rappeler les lois, les avancées et plein de petites choses inhérentes à chaque époque. Je suis partie du fait que les femmes ont travaillé pendant la guerre, autant en 14 qu’en 40, et qu’ensuite on les a renvoyé chez elles. J’ai imaginé trois femmes de trois catégories sociales différentes qui ont vu ce retour à une condition moins favorable pour elles.
D’où vient votre idée d’écrire sur les droits des femmes au XXème et XXIéme siècle ?
Cela vient surtout de l’affaire Strauss-Kahn mais cela remonte à bien avant. C’est le travail d’une vie. Comme je le dis dans un de mes spectacles précédents et dans un de mes solos, on devient souvent féministe grâce à sa propre mère. (Rires).
J’ai travaillé sur la psychogénéalogie et le transgénérationnel et éclairé tout ce que l’on se transmet de mères en filles.
J’avais déjà fait un précédent spectacle qui s’appelle  » La conversion de la Cigogne ou de l’avantage de naître avec le sens de l’humour dans un milieu hostile”, qui racontait aussi les secrets de famille, la transmission, la difficulté d’être soi par rapport à tout ce qu’on porte en soi, ces patates chaudes que l’on se transmet d’inconscient à inconscient et de génération en génération. C’est un sujet qui me travaille beaucoup.
Quand j’avais une trentaine d’année, je jouais dans un thêatre qui s’appelle le Petit Casino. J’ai eu alors la chance de partager ma loge avec un homme qui est un sage, Jean Martiny. Cet homme m’a amené à me poser les bonnes questions, sur les raisons pour lesquelles je faisais ce métier. La première réponse que j’ai trouvé était « pour transmettre ».
À 30 ans, je ne savais pas du tout où cela m’emmenait. J’ai suivi cette trace et cela m’a mené à des secrets de famille. Donc j’ai fait un premier spectacle dans ce sens et vraiment, ce moment a été une charnière pour moi parce que je me rendais compte que l’humour n’était plus un but mais un moyen, et depuis je dis toujours que c’est le verre d’eau qui fait passer le cachet. (Rires)
Donc, lorsqu’il y a eu l’affaire Strauss-Kahn, j’étais chroniqueuse au Fou du Roi à France Inter et j’avais déjà écrit une chronique sur cette affaire, et puis il y eu plein de petites phrases qui ont fusé dans les médias, dont cette phrase de Jean-François Kahn:  » Ce n’est jamais que le troussage d’une femme de chambre « . Cette phrase d’une violence inouïe a été un déclic pour moi. Je me suis dit, comment peut-on, en France, en 2011, dans un pays où des femmes et des hommes se sont battu.e.s pour la conquête de droits, comment peut-on encore entendre ça
J’ai réalisé que je faisais peut-être partie de cette dernière génération qui se rappelle que des femmes et des hommes se sont battu.e.s. Et qu’il fallait transmettre ces luttes, qu’il fallait dire aux jeunes d’où ils viennent.
Ma conscience féministe est vraiment née de quelque chose de viscéral, profondément ancré dans mes tripes.
J’ai conscience de la chance que j’ai eu de naître en France par rapport à ma mère et à notre lignée de femmes qui sont nées en Espagne. Ma mère a quitté une Espagne franquiste où les femmes avaient zéro droit, où elles subissaient beaucoup de violences etc. Il faut conserver ces histoires, parce que les droits des femmes restent toujours très fragiles.

Je pense que nous avons essentiellement obtenu deux droits : le droit de choisir notre vie qui devrait être inhérent à tout être humain, quelque soit son sexe, son genre, sa couleur etc et puis l’accès au plaisir. C’est à dire que nous avons le droit de choisir notre sexualité. Je pense qu’aujourd’hui et depuis toujours, la sexualité, c’est notre socle. Il n’y qu’a voir, toutes ces femmes aujourd’hui qui ont des vies détruites parce qu’elles ont subies des violences. Je ne connais pas une femme qui n’ait pas subi des violences à des degrés divers évidemment.

Est-ce que pour vous, humour et féminisme riment ?
Pour moi, humour rime avec tout, parce que l’humour c’est la distance que l’on met par rapport à ce qui nous arrive, dans toutes les situations. Certaines personnes disent que nous ne pouvons pas rire de tout, moi je pense qu’il faut rire de tout. C’est nécessaire parce que le rire est un très belle émotion.
En tant que comédienne, je pense que c’est facile de faire pleurer. C’est un métier d’émotions et pleurer est une émotion qui est plus facile à amener. Le rire est un émotion souvent méprisée, mais c’est une émotion extraordinaire. Faire rire les gens, c’est un cadeau. Quand vous entendez une salle rire, c’est le plus beau des cadeaux, cela signifie que hop ! le petit message est passé.
Quand avez-vous créé cette pièce et depuis combien de temps la jouez-vous ?
Je l’ai crée le 9 mars 2012, avec une première équipe. Mais il y a eu scission avec cette équipe. Ce n’est pas toujours évident de défendre la cause des femmes avec certaines femmes. C’est Mazarine Pingeot et Elizabeth Badinter qui ont soulevé cette question, et je trouve cela très juste, ce qui crée la problématique humaine, c’est le pouvoir et la domination pas le genre.
Pour certain.e ‘le pouvoir’ est un verbe, c’est mon cas. Et pour d’autres, ‘le pouvoir’ c’est le besoin de dominer. Donc lorsqu’on se confronte à des gens de pouvoir, que ce soit des hommes ou des femmes, c’est toujours très violent.Ce que je vis avec mon équipe aujourd’hui, c’est merveilleux. Nous avons recréé ce spectacle avec le soutien et l’aide d’hommes, je tiens à le préciser.
Je ne voulais pas que ce spectacle soit un spectacle revendicateur. Je voulais vraiment que ce soit un spectacle de constat, montrer que nous pouvons avancer ensemble, parce que le féminisme c’est aussi une affaire d’hommes. Comme on le voit dans le spectacle, à l’époque ceux qui votaient les lois, c’était les hommes parce qu’il n’y avait pas de femmes politiques ou très peu.
Donc cela veut dire qu’il y a des hommes qui sont de notre côté. Et je pense qu’il faut rester très vigilantes à garder les hommes qui sont de notre côté, à ne pas faire d’amalgames, à ne pas mettre tous les hommes dans le même panier. Tous les hommes sont différents, toutes les femmes sont différentes. Les femmes ne sont pas de saintes et les hommes des salauds. Il y a de tout dans tout. Mais les hommes qui sont du côté des femmes, nous devons les bichonner pour qu’ils deviennent des modèles pour ceux à qui nous posons problème ! (Rires)
Y a t-il plus de femmes que d’hommes parmi les spectateurs/spectatrices ?
Au début oui, il y avait plus de spectatrices, mais le public se mélange de plus en plus. Nous avons de plus en plus d’hommes, et je trouve que c’est super. Il y en a beaucoup qui sortent heureux, touchés, émus. Cet été, un papa qui était venu avec sa fille de 17 ans m’a dit que ce n’était pas drôle, mais vertigineux. Cela m’a beaucoup touché. La pièce touche aussi beaucoup les hommes parce qu’elle les renvoie parfois à leur histoire d’enfant avec leur mère. Il y aussi un homme qui nous a raconté que le spectacle l’avait bouleversé parce qu’il lui a rappelé le jour où sa mère l’a emmené à la clinique où elle s’est faite avorter, sans lui dire évidemment, ce qu’il avait compris des années plus tard.
On est lié.e.s ! (Rires)
Parlez-nous des comédiennes qui jouent dans votre pièce
Le spectacle est ce qu’il est, parce qu’il y a une très, très belle synergie sur scène entre les quatre comédiennes. Maintenant nous sommes six parce qu’il y en a deux en alternance. Cela m’amuse beaucoup parce qu’on peut dire : les « six-mone » (Rires).
Je pense que vraiment, ce qui fait le succès grandissant de ce spectacle, c’est qu’au-delà de leur travail de comédiennes, elles se sont mises au service du spectacle en tant que femmes. Et donc avant de rentrer en scène, nous nous disons que nous apportons notre petite part à la cause des femmes, que nous sommes là pour transmettre quelque chose, et cela va au-delà de notre ego de comédiennes. Et c’est très touchant.
 
Propos recueillis par David Real et Caroline Flepp 50-50 magazine
 
Les « six-mone »

Anne Barbier,Agnès Bove,Benedicte Charton, Fabienne Chaudat, Nelly Holson et Trinidad 

Théâtre Comédie Bastille
 
 
 
 
 

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