Articles récents Changer de regard sur le travail domestique 2/3

Béatrice Ouin a été la rapporteure de plusieurs avis au Comité économique et social européen (CESE) sur le travail domestique et les emplois de la famille. Le CESE a beaucoup travaillé sur les emplois de service, leur développement, leur professionnalisation. Elle aborde ici non pas l’aspect économique et social, mais plutôt le regard que la société porte, ou qu’elle ne porte pas, sur ce travail.

La fatigue des femmes qui travaillent

J’avais organisé en 1985 un rassemblement sur le thème de « la fatigue des femmes qui travaillent » Ce qui a changé depuis 85, c’est que pour ne pas succomber écrasées de fatigue, les femmes des décennies suivantes ont choisi soit de travailler à temps partiel et ce, au détriment de leur carrière et de leur revenu, soit de faire appel à une autre femme moyennant rémunération pour prendre en charge une partie du travail domestique. Je vous renvoie aux chiffres et statistiques sur la répartition par sexe du travail à temps partiel en France, 80% des travailleurs à temps partiel sont des femmes, 30% des femmes travaillent à temps partiel.

A une époque où le gouvernement cherchait à combattre le chômage, les emplois de services à domicile ont été présentés comme un gisement d’emplois non dé- localisables. Des aides fiscales et administratives ont encouragé les familles à sous-traiter une partie du travail domestique. C’est ainsi qu’ont été introduites dès 1991 des déductions fiscales pour la garde d’enfants puis pour les utilisateurs de chèque emploi services créé en 1994 – qui a permis de blanchir du travail au noir –, puis le CESU en 2004 qui finance une partie des services puis en 2005 création dans le cadre du plan Borloo de l’Agence des services à la personne. Dans le même temps, les pouvoirs publics et les organisations syndicales et d’employeurs se sont penchés sur la professionnalisation de ces emplois. Toutes ces avancées dont la France peut s’enorgueillir, si on compare avec la situation dans le reste de l’Europe sont très positives. Malgré ces efforts, le travail domestique n’est pas encore considéré comme un travail comme les autres.

Parce que c’est travail pénible, répétitif, que l’on ne choisit pas, dès qui le peuvent, les couples font appel à des personnes rémunérées pour l’effectuer.

Ce travail n’est pas tout à fait le même quand on est payé pour le faire : ce n’est pas la même chose de faire son ménage ou de le faire chez quelqu’un d’autre, de s’occuper de sa mère dépendante ou d’une inconnue. Le niveau d’exigence du client n’est pas non plus le même quand il paie le service.

Partout dans le monde, chaque matin, des millions de femmes se rendent dans des domiciles privés pour y exécuter leur travail. Et partout, du fait de l’augmentation du taux d’emploi des femmes et du vieillissement de la population, leur nombre est en augmentation.

Ces femmes entretiennent le logement et prennent soin de ceux qui y vivent. Elles nettoient les sols et les vitres, étendent et repassent le linge et rangent la vaisselle, préparent les repas, surveillent les enfants, prennent soin les malades, aident les handicapés et les personnes âgées dépendantes.

Ce sont essentiellement des femmes qui occupent ces emplois, surtout des migrantes ou des femmes à faible bagage scolaire.

Le travail domestique, d’après l’OIT, reste la plus précaire, la moins payée, la moins protégée et l’une des plus risquée des formes d’emploi. Celles qui l’exécutent sont mal considérées, et elles-mêmes ont une mauvaise image de leur travail, voire d’elles-mêmes, parce qu’elles ne seraient pas capable de faire autre chose que des ménages..

Une forme particulière d’emploi

Précaire, par définition. Je ne parle pas ici de la minorité qui ont un CDI dans une association ou une entreprise mais de l’immense majorité qui trouvent elles-mêmes leurs employeurs. Précaires parce que les besoins de leurs employeurs évoluent : les enfants grandissent, et on n’a plus besoin d’elles, les personnes âgées meurent, les malades guérissent, les couples déménagent, ou se séparent, ou tombent au chômage et ne peuvent plus se payer leurs services

A temps partiel parce que chaque employeur ne peut offrir que quelques heures, et que le temps de transports entre deux employeurs n’est pas payé. Impossible de travailler à temps complet !

Mal protégé : pendant très longtemps les employées de maison étaient exclues des règles protectrices du droit du travail, parce que le domicile privé n’était pas considéré comme un lieu de travail, que les normes d’hygiène et de sécurité n’y sont pas applicables, pas contrôlables. Il y a davantage d’accidents du travail dans les domiciles privés que dans le bâtiment, chutes, brulures, port de charges lourdes, et comme pour tous les autres salariés, accidents de trajets… Les produits de ménage qui, à faible dose, ne sont pas dangereux, deviennent agressifs quand on doit s’en servir toute la journée.

Mal rémunéré : l’argent sort de la poche des particuliers, pour eux c’est souvent un effort important, qui leur parait toujours suffisant, sans qu’ils se posent la question du salaire réel à la fin du mois de ces personnes.

Solitaire : dans une assemblée syndicale, une employée de maison déclarait aux employés de bureau et ouvrières : « Vous, vous être 400 pour demander une augmentation de salaire à un seul patron, moi je suis seule pour la demander à 15 employeurs ! » 

La chaîne du care

Parce que les besoins de travailleuses domestiques sont croissants, du fait du vieillissement de la population et de l’augmentation du taux d’emploi des mères ; parce que ces emplois sont mal payés et mal considérés, faute de candidats sur place, des organisations parfois mafieuses organisent la venue de femmes migrantes, qui espèrent gagner en Occident de quoi aider leurs familles. Le travail domestique est ainsi, avec le travail du sexe, l’une des raisons majeures de la traite des êtres humains. L’esclavage moderne les concerne au premier chef. Y compris en France. Le Comité contre l’esclavage moderne, qui travaille avec la CFDT, accompagne au tribunal des plaignantes, qui se sont sauvées du domicile d’employeurs qui les avaient enfermées, privées de leurs passeports, exploitées du matin au soir. Cela se passe aujourd’hui, à Paris le plus souvent dans les beaux quartiers.

Partout dans le monde, les immigrées forment les gros bataillons des travailleuses domestiques. Des sociologues ont parlé de « chaine du care » pour décrire ce phénomène : les femmes qui prennent soin des enfants aux Etats-Unis viennent du Mexique, où elles ont laissé leurs enfants et leurs parents âgés au soin de femmes venues de Bolivie, qui elles-mêmes ont fait appel à des Indiennes pour s’occuper des leurs… La même chaine existe en Europe, où, au Royaume-Uni, les personnes qui s’occupent des personnes âgées sont polonaises. En Pologne, « Ukrainienne » signifie femme de ménage, en Grèce « Albanaise », et en France, le film « les femmes du 6ème étage » réalisé en 2010 par Phillippe Le Guay avec Fabrice Lucchini met en scène les Espagnoles, qui étaient les bonnes des années 70.

Dans la France d’aujourd’hui, elles viennent d’Afrique noire, du Maghreb ou des Philippines, ayant parfois confié leurs enfants dans leurs pays à des femmes moins éduquées qu’elles, qui, ne parlant pas le français, ne tentent pas l’aventure de la migration. Et à qui celles venues en France envoient de l’argent pour s’occuper des leurs. Femmes de ménage ici, elles sont souvent employeurs chez elles.

Les représentations

La société a besoin que ce travail soit exécuté. Mais, venu de la domesticité ou du travail gratuit des femmes au foyer, il est considéré comme un « sale boulot » proche de l’esclavage. « Plutôt l’usine que les ménages » disaient les femmes des années 70.

Le lieu de travail est le domicile privé, lieu intime, et la relation avec les employeurs est souvent, pour des raisons culturelles, une relation de domination. Si de nombreux employeurs traitent dignement leurs employées de maison, les respectent, il y en a autant qui sont méprisants, humiliants, condescendants, voire insultants, sans compter les cas d’abus sexuels ou de coups et blessures.

Ce travail que chacun doit faire, n’est pas considéré comme qualifié. Puisque tout le monde doit le faire, on pense que toutes les femmes savent le faire. Résultat : on confie ce qu’on a de plus précieux, son enfant, sa maman âgée, les clés de son domicile à une personne dont on ne vérifie pas qu’elle a les qualifications requises, celles-ci étant d’ailleurs mal définies.

Les femmes qui font ce travail sont vulnérables, ne savent pas se défendre. Femmes, elles sont encore habituées à subir le harcèlement sexuel ou la domination masculine qui reste prégnante dans notre société. Migrantes, elles ne connaissent pas les règles et les droits de la société d’accueil, elles ont peur d’être expulsées, à plus forte raison quand elles sont sans-papiers.

Isolées, elles sont sans défense, ont rarement l’occasion de rencontrer des collègues avec qui échanger, comparer. Elles n’ont jamais l’occasion de découvrir que l’union fait la force, elles restent faibles, prêtes à tout pour gagner leur vie.

Les qualifications

Et pourtant, à ces femmes, on demande beaucoup plus que de savoir passer l’aspirateur ou repasser.

Pour trouver et garder un employeur, il leur faut d’abord savoir inspirer confiance. On leur demande ensuite, bien évidement d’être honnêtes. Cela tombe sous le sens direz-vous, mais à un convoyeur de fond, à un employé de banque, parce qu’on leur confie notre précieux argent, en échange de l’honnêteté qu’on attend d’eux, on verse des primes, on en tient compte dans la qualification. Pas pour les employées de maison.

La discrétion aussi, car on ne voudrait pas que l’employée de maison aille raconter à d’autres comment nous vivons.

L’autonomie, car elle travaille souvent seule, elle a une tâche à accomplir et doit se débrouiller avec les outils et les produits différents d’un domicile à l’autre

L’adaptabilité, car chaque employeur a ses exigences, chez un tel il faut plier les chemises et chez l’autre les laisser sur des cintres, l’un accordera plus de prix au lavage des carreaux, l’autre à la poussière sur les étagères.

Et quand il y a au domicile des personnes dont elle doit s’occuper, elle doit le faire avec empathie, savoir leur parler, s’en faire aimer.

En plus de ces compétences relationnelles, il y a des compétences techniques grandissantes : produits et machines de plus en plus divers et complexes, quoi faire en cas d’accident, si un bébé se brûle en touchant le fer à repasser, ou se blesse en sa présence, savoir préparer les repas selon les goûts de chacun, et les exigences de la diététique, savoir s’occuper des enfants comme si c’étaient les nôtres, et non les leurs. Un livre a été écrit là-dessus« Qui gardera nos enfants » par la sociologue Caroline Ibos, qui a décrit comment les nourrices africaines dans les squares parisiens s’occupaient des enfants comme elles l’ont appris dans leur pays d’origine, et les conflits que cela peut engendrer avec des mères occidentales.

 

Béatrice Ouin ex-membre du Comité économique et social européen