Articles récents Anne Zelenski : « Mai 68 a ouvert une brèche dans laquelle s’est engouffrée la renaissance du féminisme »

Féministe engagée, Anne Zelenski a fondé dès 1966 avec Jacqueline Feldman le mouvement FMA (Féminin Masculin Avenir) à l’origine du MLF en 1970. Actrice importante du féminisme des années 1970, elle est une des femmes à l’origine, en 1971, du Manifeste des 343, et l’une des fondatrices de la Ligue du Droit des Femmes, en 1974. A l’occasion des 50 ans de mai 1968, elle revient sur sa place au sein de ce mouvement et sur les évolutions qu’il a permis.

En mai 68, est-ce qu’il y avait un mouvement féministe établi ? Quelle était la place des femmes dans la société ?

Il n’y avait aucun mouvement. Les filles étaient dans les groupes gauchistes, les groupes anar. Elles étaient un peu secondaires, comme on l’a dit souvent, elles faisaient le café et donnaient les tracts.

Il n’y avait pas de mouvement féministes, il y avait Féminin Masculin Avenir (FMA) association fondé en 1966 qui fut l’embryon du MLF.  Il y avait des mouvements traditionnels, bien tranquilles, réformistes.

La situation des femmes, a été décrite bien souvent, elle était quand même assez infériorisée, encore précaire. Elles étaient très inféodées aux hommes, mineures, et donc, au niveau de la sexualité, de la liberté, c’était très moyen. Une fille, une femme, ne pouvait pas vivre sa liberté, il fallait se marier, avoir des enfants, et sinon on était une fille facile, une sorte de putain.

Mais moi, comme j’ai une histoire un peu spéciale, fille d’immigré.e.s russes, j’ai sans doute puisé dans mon histoire, dans mon passé, la liberté d’allure qui m’a permis de vivre ma vie. Je ne voulais pas faire comme les autres, je voulais vivre ma vie, et j’avais choisi. Vous savez, il n’y avait pas grand chose comme modèle, vous aviez en gros la maman, la mariée rangée, et puis la « putain », avec ses déclinaisons,  « femme fatale », etc. … J’ai plutôt le deuxième volet, femme fatale, et donc, j’ai pris beaucoup de plaisir à tenter de vivre ma vie.

Mais j’étais à contre courant de ce que faisait la plupart des femmes, qui se rangeaient, qui cherchaient un mari désespérément. Moi  j’étais très frappée par la formule « séduite et abandonnée », je voyais mes aînées, qui à 45 ans avaient été mariées, avaient eu des enfants, recevaient un coup de pied au cul pour une plus jeune, et ça je ne voulais pas. Je ne voulais pas avoir ce triste destin, de toutes façons je ne me posais pas des questions sur l’avenir, je vivais l’instant, je me disais « A 45 ans, je verrais bien ce qu’il en sera ».

Quelle était votre situation en mai 68 ?

En 68, j’avais 33 ans. J’étais professeure, agrégée d’espagnol. Je vivais ma vie très librement, j’avais refusé mariage et enfants, mais pour autant j’avais une vie sentimentale et sexuelle très riche, mes hobbies c’était voyager, draguer, prendre du bon temps.

Aviez-vous déjà un engagement féministe à ce moment la ?

En 68, avec une copine qui s’appelle Jaqueline Selman, nous avions donc fondé Féminin Masculin Avenir, qu’on avait déclaré en association loi de 1901, qui se voulait mixte, comme le nom l’indique, et qui se démarquait des associations féministes, beaucoup trop ranplanplan à notre gout, comme le Mouvement Démocratique Féminin (MDF).

On avait un besoin de radicalité féministe, ce qui nous avait réuni, c’est la lecture du livre d’Andrée Michel, La condition de le Française d’aujourd’hui qui a vraiment été un signe encourageant pour qu’on se lance dans l’action, parce que depuis le Deuxième sexe, en1949, il n’y avait pas beaucoup d’écrits revendicatifs. Donc effectivement, nous avions déjà ce petit groupe.

Quelle a été votre implication dans mai 68 ? Quelles ont été vos actions ?

Nous étions préparées, avec Jacqueline, nous n’attendions que ça. Quand mai a explosé nous nous sommes dit « mon Dieu mais ça nous tombe du ciel ». Nous étions tout le temps fourrées à la Sorbonne, et un jour nous nous sommes retrouvées avec Jacqueline à squatter dans les couloirs et nous nous sommes dit « ça fait 15 jours que la révolution a éclaté et il n’est pas beaucoup question des femmes, il n’est même pas du tout question des femmes, à un niveau politique ». Alors nous avons commencé par prendre des grandes banderoles, et à inscrire dessus des slogans féministes : Simone de Beauvoir, Stuart Mill, Condorcet, et nous les avons placardé sur les murs de la Sorbonne. Puisque tout le monde pouvait prendre la Sorbonne, nous l’avons prise en faisant ces placardages.

Et puis, de fil en aiguille, nous nous sommes dit « on ne va pas s’en tenir la. Pourquoi on ne ferait pas une grande assemblée sur les femmes ? ». On est monté au premier étage ou il y avait la salle de réservation des salles, il y avait un chevelu de service. On lui a dit « voila, on aimerait bien faire un truc sur les femmes et la révolution. ». Il regarde son carnet, il dit « l’amphi Descartes est libre dans deux jours, ça vous va ? » Ca nous allait parfaitement. Et donc, deux jours après, nous nous sommes retrouvées dans l’immense amphi Descartes, un des amphis comme avant, la chaire était en bas, les entrées et sorties étaient en haut. Nous n’en menions pas large, parce que nous nous disions « il n’y aura personne, qui c’est qui va s’intéresser aux femmes et à la révolution ? » Et bien non, ça a été un succès monstre, les gens n’arrêtaient pas d’arriver, on se disait « mais on va pas pouvoir les contenir », des garçons, des filles. Nous avons fait un petit topo d’introduction rapide. Nous nous sommes tenues la main, sous la chaire, tellement nous étions émues. Et puis après c’était parti : des questions, des commentaires, des échanges, enfin, une dynamique, une effervescence qui nous laissaient baba. A la fin, il a fallu rendre l’amphi, nous avons dû presser nos auditrices/auditeurs. Nous avions mis des cahiers pour qu’elles/ils s’inscrivent, et pour faire des commissions de réflexions  sur les thèmes des femmes, du sexe, etc …

Et puis on s’est dit nous n’allons pas en rester la, nous allons faire d’autres grandes réunions, et puis cette fois ci nous sommes un peu rentrées dans le rang, c’est à dire que nous avons choisi des vedettes pour animer le débat. Il y a eu d’abord Giselle Halimi, puis Yveline Sullerot. Bon, c’était moins spontané, moins joyeux, moins dynamique, mais ça marchait quand même.

Et voila, ça c’est notre contribution à mai 68.

Qu’est-ce que mai 68 a changé pour les femmes ? Quel a été son impact ?

En fait, mai 68 a ouvert une brèche dans laquelle s’est engouffrée la renaissance du féminisme. Le féminisme n’a pas attendu mai 68, mais on remarque que le féminisme réapparaît chaque fois qu’il y a des révolutions, des bouleversements sociaux, et chaque fois que la société, parce qu’elle est riche, parce qu’elle est en bon état, peut se permettre d’écouter, pas longtemps, mais un peu, la revendication féministe. Donc pour moi, un des grands prolongements de mai 68, une des grandes réussites de mai 68, c’est le fait d’avoir ouvert la brèche par lequel le féminisme est réapparu et n’a cessé de se développer. C’est en 1970 que s’est constitué ce qu’on appelle le MLF, réunion de plusieurs petits groupes féministes, et donc vraiment mai 68 a ouvert  la voie.  J’ai co-fondé la Ligue du Droit des Femmes, en 1974, avec Annie Sugier, entre autres. La ligue sera présidée par Simone de Beauvoir jusqu’en 1986.

Vous savez, on avait l’impression qu’un poids s’allégeait, qu’on respirait mieux, et d’ailleurs je rappelle que nous employons  le mot d’  « oppression », « oppression des femmes », jamais on ne l’avait employé avant, et ce mot d’ « oppression » a été très juste, parce qu’il montrait bien tout ce qui pesait, ce qui écrasait  les femmes, et à partir de là, elles ont pu respirer plus large. Le mot « libération » est apparu, avant on parlait d’ « égalité», là on a plus parlé d’ « égalité », on parlait « libération ».

Le langage qui est issu de 68 et des années 1970 est très éloquent, il rompt avec le langage précédent. Mai 68 a autorisé notre parole radicale, nous a ouvert la voie pour qu’on dise ce qui, depuis tant d’années, bouillait en nous, nous étranglait,  surtout les plus âgées d’entre nous.  Moi j’avais la trentaine, j’avais fait l’expérience du couple, du travail, j’avais mesuré à quel point ma situation de femme n’étais pas confortable, donc moi j’étais prête, j’étais totalement prête, et je dois beaucoup à 68, vraiment.

 

Propos recueillis par Pauline Larrochette 50-50 magazine

 

Anne Zelenski et Anne Tristan Histoire du MLF.  Ed. Calman Levy, 1977

Anne Zelensky-Tristan Mémoires d’une féministe. Ed. Paris, Calmann-Lévy, 2005,