Articles récents Lettre ouverte à Franz-Olivier Giesbert

Le 71ème Festival de Cannes vient de toucher à sa fin. Cette année, il fût marqué par l’affaire Weinstein qui a éclaté Outre-Atlantique quelques mois plus tôt. À cette occasion, 82 actrices se sont mobilisées pour dénoncer les inégalités de salaire et de représentation dans le milieu du cinéma. Près de 40 000 flyers ont été distribués durant le festival dans lesquels étaient rappelés les peines encourues pour harcèlement sexuel. Une hotline téléphonique a été mise en place pour les témoins ou victimes d’agressions sexuelles. Surtout, une des accusatrices du producteur américain, l’actrice Asia Argento a prononcé un discours remarqué lors de la cérémonie de clôture du festival. « En 1997, j’ai été violée par Harvey Weinstein, ici à Cannes. Ce festival était son terrain de chasse. Je souhaite prédire quelque chose : Harvey Weinstein ne sera jamais plus le bienvenu ici », a-t-elle déclaré. Une mobilisation qui a fait réagir Franz-Olivier Giesbert auquel il était important de répondre.

Dimanche 27 mai, Thierry Ardisson est revenu sur la mobilisation post-affaire Weinstein lors de son émission « Les terriens du dimanche » à laquelle était invitée la Secrétaire d’État à l’égalité femme-homme, Marlène Schiappa. Un reportage de quelques minutes est d’abord diffusé pour donner des éléments de contexte afin de lancer le débat.

Quelques secondes après le retour en plateau, on entend un des chroniqueurs, le journaliste et éditorialiste Franz-Olivier Giesbert qui s’exclame « quelle hypocrisie », lamentable« .

Qu’est ce qui est hypocrite et lamentable ?

Il poursuit ainsi en s’adressant à la ministre « vous ne croyez pas que Catherine Deneuve et Brigitte Bardot ont dit des choses très justes sur cette question ? »

Ah oui, lesquelles ?

« Ce côté, des grandes actrices qui se présentent comme des femmes crucifiées, violées par un type qui comment dire… Oui quand on va le soir, convoquée par Harvey Weinstein, dans sa robe de chambre, on arrive et puis on entre, et il ouvre la robe de chambre… On sait très bien d’ailleurs pourquoi il vous convoque. Je crois que dans cette affaire là, ils ont oublié les femmes de ménages, ils ont oublié les filles, les caissières dans la grande distribution, violées persécutées, harcelées et qui finissent parfois par céder. Elles ne sont pas là ce sont elles les actrices qui seraient les victimes« , affirme-t-il. Puis il ajoute que Weinstein avait « une réputation épouvantable« , « le gros cochon qui fait venir quelqu’un à 23h, voilà« .

 

Voilà quoi, Franz-Olivier Giesbert ?

En quelques phrases ce journaliste vient de nous donner la définition de la culture du viol à une heure de grande écoute à la télévision, et cela sans que les chroniqueuses/chroniqueurs ne réagissent… seule Marlène Schiappa, invitée de l’émission lui a répondu.

Reprenons depuis le début.

« Ce côté, des grandes actrices qui se présentent comme des femmes crucifiées, violées par un type qui comment dire…(…) » : Pour rappel à l’intention de Franz-Olivier Giesbert, près de 14 femmes accusent le producteur américain de viol. En tout ce sont 93 femmes qui accusent le producteur américain de faits allant du harcèlement sexuel, au viol en passant par l’agression sexuelle. Le 25 mai, la police de New-York a indiqué qu’Harvey Weinstein était inculpé pour viol et agression sexuelle.

Ces femmes se présentent donc comme « violées », peut-être parce qu’elles l’ont été ?

« (…)Oui quand on va le soir, convoquée par Harvey Weinstein, dans sa robe de chambre, on arrive et puis on entre, et il ouvre la robe de chambre… On sait très bien d’ailleurs pourquoi il vous convoque » : grand classique. Puisqu’il faut apparemment le rappeler alors que nous sommes en 2018 : le viol est puni en France depuis 1810 et considéré comme un crime depuis 1980. Une femme n’est pas coupable d’avoir été violée, elle ne l’a pas cherché. Parce qu’elles se seraient rendues dans la chambre d’hôtel de « l’agresseur », ces femmes ne seraient pas vraiment victime d’un viol. Comment peut-on encore tenir de tel propos à notre époque.

Peut-être voulez-vous aussi juger de leur tenue ou de la façon dont elles ont réagi ou pas lorsque cet homme s’est jeté sur elles ?

« Je crois que dans cette affaire là ils ont oublié les femmes de ménages, ils ont oublié les filles, les caissières dans la grande distribution, violées persécutées harcelées et qui finissent parfois par céder » :  Là il faut découper la phrase en deux.

D’abord, parce qu’elles sont actrices elles ne devraient pas éclipser les affaires qui concernent des personnes n’ayant pas accès au médias. D‘abord sachez que TOUTES les femmes sont touchées par le harcèlement et/ou les agressions et/ou les viols au moins une fois dans leur vie peu importe le milieu social. Depuis les révélations sur l’affaire Weinstein et le lancement du mouvement metoo les plaintes pour agressions sexuelles et viols ont augmenté de 10 et 12% en France. Libérer la parole au plus haut niveau permet à toutes les femmes de se sentir plus écoutées. Mais surtout cela permet de libérer la parole des femmes si personne ne les tourne en ridicule ou insinue sur un plateau télévision à une heure de grande écoute qu’elles l’auraient bien cherché si elles se sont présentées à leurs agresseurs. Toutes ressemblances avec les propos que vous avez tenu ne seraient que fortuites.

Dans l’autre partie de la phrase vous dites ces femmes « violées persécutées harcelées et qui finissent parfois par céder » pardon de vous rappeler que l’on ne « cède » pas à un viol.

Vous ajoutez par la suite qu’Hervey Weinstein avait une « réputation épouvantable« .

Mais alors pourquoi n’avez vous rien dit ?

Loin de moi l’idée d’interdire de critiquer les actions menées pour mettre fin au agressions et viols. Mais  comme l’a dit très justement Marlène Schiappa, 99% des violeurs sont toujours dans la nature. Pour mettre un terme à cela il faut en finir avec l’impunité dont les agresseurs bénéficient. La seule façon est d’encourager les femmes à porter plainte, mais pensez-vous réellement que vous les aidez en tenant des propos aussi choquants et fallacieux sur un plateau télévision. Vous reprochez à ces actrices de parler à la place d’autres victimes, mais peut-être qu’au lieu de faire l’apologie de la culture du viol, vous feriez mieux de leur laisser la parole aux personnes concernées.

Vous critiquez des femmes qui ont pris la parole, parce qu’elles sont des actrices médiatisées et qu’elles ne sont pas représentatives des caissières et des femmes de ménage, mais au moins ces femmes parlaient en connaissance de cause, et ont pris la parole pour créer un exemple à suivre. Vous prenez la parole sans savoir de quoi vous parlez, pour tenir des propos régressifs et intolérants.

Comme vous le dit si bien Asia Argento : « Toutes les femmes, actrices ou pas violées par Weinstein ou un monstre inconnu sont des survivantes et des sœurs. Tandis que les hommes comme vous Franz-Olivier Giesbert qui essayent de sauver leur place dans le patriarcat en blâmant les victimes, sont des sick motherfuckers ».

Chloé Buron 50-50 magazine