Articles récents Le cinéma à l’ère du féminisme

En 2018, le festival de Cannes a été marquée par l’engagement des femmes pour l’égalité. Cette mobilisation apparaît comme une réaction au scandale ayant ébranlé quelques mois plus tôt l’histoire du cinéma, « l’affaire Weinstein ». Elle fait suite aux évolutions mises en marche depuis pour atteindre l’égalité femmes/hommes dans le milieu du cinéma.

Début octobre 2017, la révélation de cas de harcèlements sexuels et de viols commis par le producteur de cinéma Harvey Weinstein a fait trembler le milieu du cinéma. Les accusations se multiplient, à tel point que fin octobre 2017, près d’une centaine de femmes se disent victimes de Harvey Weinstein, dont quatorze qui  témoignent avoir été violées. L’actrice Alyssa Milano a par la suite encouragé les femmes à raconter ce qu’elles avaient vécu en reprenant sur Twitter le hashtag #metoo, et a reçu plus de 65 000 réponses.

Cet engagement a déclenché un réel mouvement de revendications, conduisant à la mise en place d’une commission d’enquête sur le harcèlement sexuel à Hollywood, mais aussi à la mobilisation des actrices elles-mêmes. Dès le 1er janvier 2018, des actrices américaines fondent Time’s Up, un mouvement de soutien aux victimes de harcèlement et d’agressions sexuelles, qui lève rapidement des millions de dollars et s’empare des cérémonies officielles du cinéma. Aux Golden Globes 2018, toutes les femmes présentes portent du noir, en signe de soutien aux victimes de harcèlement sexuel, et quelques semaines plus tard, les discours de la cérémonie des Oscars sont emprunts de revendications féministes.

Des études menées sur la place des femmes dans le cinéma

En France, des études font écho à ces revendications, cherchant à mettre en lumière la différence de traitements entre les femmes et les hommes dans le milieu du cinéma. Dès 2017, le CNC a publié une étude sur la place des femmes dans l’industrie cinématographique et audiovisuelle, mettant en lumière la faible place des femmes dans la réalisation de films et dans la production de films de cinéma.

Le Haut Conseil à l’Egalité entre les femmes et les hommes s’est également saisi de la question, en publiant en janvier 2018 un rapport sur les inégalités entre les femmes et les hommes dans le domaine de la culture, proposant vingt recommandations pour atteindre l’égalité.

La création d’un prix français Alice Guy

En France, cette prise de conscience a permis la genèse d’un prix Alice Guy, crée début 2018 par Cine-Woman, qui récompense le meilleur film français ou francophone d’une réalisatrice sorti l’année précédente. Ce prix se veut une réponse au constat de l’absence de réalisatrices au palmarès des grandes récompenses annuelles dans le monde du cinéma. En effet, « en 42 éditions, une seule femme a reçu le César du meilleur réalisateur et seulement quatre films de réalisatrice celui du meilleur film », affirme Véronique Le Bris, créatrice du Prix Alice Guy, fondatrice et rédactrice en chef de cine-woman.fr. Pour elle, « il est grand temps de reconnaître et de valoriser aussi le talent des femmes ». C’est là tout le propos du prix Alice Guy.

Cette récompense décernée pour la première fois en mars 2018 par un jury paritaires de six professionnel.e.s du cinéma, désigne la gagnante parmi cinq réalisatrices finalistes, sélectionnées par un vote des internautes. Pour cette première édition, le jury était composé de l’actrice et réalisatrice Margot Abascal, du programmateur et exploitant de salle Lorenzo Chammah, de l’acteur Vincent Dedienne, de la chercheuse universitaire Yola Le Caïnecdu journaliste Jean-Pierre Lavoignat et de la productrice Christie Molia. La première lauréate du prix est Lidia Terki pour son film « Paris la Blanche ».

La remise du premier prix Alice Guy a surtout été pour ses fondatrices l’occasion de présenter le personnage et l’œuvre d’Alice Guy, reconnue comme la première cinéaste de fiction, hommes et femmes confondues. En mars 1896, elle réalisait « La fée aux choux », le premier film scénarisé, qui a été suivi de plus de 200 films, dans des genres très différents. Par la suite, la réalisatrice a également été la première femme à fonder son propre studio de production, la Solax, mais malgré cette diversité de carrière, cette pionnière reste largement méconnue.

L’objectif du prix créé par Véronique Le Bris est également de réhabiliter la place considérable d’Alice Guy dans l’histoire du cinéma et de la faire connaître au plus grand nombre. Plus encore, il vise à mettre en lumière le travail des femmes réalisatrices dans le cinéma et à montrer qu’elles peuvent changer et faire évoluer cet art, tout comme l’a fait en son temps Alice Guy.

Le féminisme s’est invité au Festival de Cannes

Dans ce contexte, il était presque inévitable que le festival de Cannes, qui se déroulait du 8 au 19 mai, soit marqué par les femmes et par le féminisme. De fait, le Festival avait envoyé un premier signal fort en direction des femmes en choisissant un jury majoritairement féminin, présidé par une femme, l’actrice Cate Blanchett et en présentant dans la compétition pour la Palme d’or trois films réalisés par des femmes.

Mais le jury est allé plus loin, manifestant une réelle volonté d’engagement en faveur de l’égalité femmes/hommes. « Nous devons interroger nos propres pratiques, nos habitudes et notre histoire : une seule femme Palme d’or et 82 réalisatrices seulement en sélection. C’est le reflet d’une situation statistique qui dure depuis Alice Guy, première femme réalisatrice », a souligné Thierry Frémaux, délégué général et sélectionneur du Festival de Cannes. Celui-ci a montré sa volonté de rompre avec la tradition discriminatoire du cinéma, déclarant : « après l’affaire Weinstein, on espère que Cannes permettra de renforcer l’idée que le monde n’est plus le même, que le monde a changé et doit encore plus changer ».

L’initiative du collectif 5050 pour 2020

Thierry Frémaux a concrétisé son engagement sur la voie de l’égalité femmes/hommes : avec Édouard Waintrop, délégué général de la Quinzaine des réalisateurs, et Charles Tesson, délégué général de la Semaine de la Critique, il a  été parmi les premiers signataires d’une Charte en faveur de la parité femmes/hommes dans les festivals de cinéma. Dans ce texte, le Festival s’engage notamment à « rendre transparente la liste des membres des comités de sélection et programmateurs » pour y garantir la parité. Il prévoit également l’obligation pour les signataires de produire des statistiques genrées pour les films soumis à sélection et leur donne « un calendrier de transformation des instances dirigeantes des festivals pour parvenir à la parfaite parité ».

La charte, qui sera par la suite proposée à tous les festivals internationaux a été rédigée à l’initiative du mouvement 5050 pour 2020.  Ce collectif crée par l’association le deuxième regard est constitué de personnalités du cinéma parmi lesquelles des cinéastes, des actrices/acteurs, des productrices/producteurs et des distributrices/distributeurs. Le mouvement 5050 porte deux objectifs. D’une part, il se donne pour mission de créer un observatoire de légalité dans l’industrie du cinéma, qui publierait les chiffres et analyserait les données du cinéma français. D’autre part, il souhaite inciter les institutions culturelles à se doter de conseils d’administration paritaires et à agir en faveur de la parité et de la diversité.  Ce deuxième objectif est donc pleinement poursuivi avec l’élaboration de la Charte, proposée en collaboration avec des mouvements étrangers tels que Time’s Up, Dissenso Commune (Italie), CIMA (Espagne) et Greek Women’s wave (Grèce).

Une montée des marches féminine

Mais la encore, les femmes ne se sont pas contentées d’actions portées par les institutions du cinéma. Cate Blanchett, présidente du jury, et Agnès Varda, Palme d’Or d’honneur en 2015 ont mené une montée des marches exclusivement féminine, la première de l’histoire de Cannes. Lors de cette montée étaient réunies 82 femmes, un nombre symbolique qui correspond au nombre de femmes retenues en compétition pour la Palme d’or par le Festival depuis sa première édition en 1946, contre 1688 hommes. Elles ont rappelé que depuis sa création, 71 réalisateurs avaient reçu une Palme d’or, contre seulement deux femmes, et n’ont pas manqué de relever que l’une de ces Palmes a été obtenue ex-æquo (Jane Campion, en 1993, pour « La leçon de piano) et l’autre à titre honorifique (Agnès Varda elle-même, pour une Palme d’honneur en 2015), soulignant ainsi qu’une femme n’avait jamais obtenue seule une Palme d’Or en compétition. « Les femmes ne sont pas minoritaires dans le monde et pourtant notre industrie dit le contraire », ont souligné Cate Blanchett et Agnès Varda. Contre cette invisibilité, ces 82 femmes ont fait le choix du rassemblement, comme symbole d’union et de volonté de progrès rassemblant les femmes de tous les métiers du cinéma.

Mais le cœur de ce discours résidait surtout dans l’appel lancé aux autorités, dans des termes forts. « Nous mettons au défi nos gouvernements et nos pouvoirs publics pour appliquer les lois sur l’égalité salariale (…) Nous mettons au défi nos institutions pour organiser activement la parité et la transparence dans les instances de décision. (…) Nous demandons l’équité et la réelle diversité dans nos environnements professionnels », ont ainsi déclamé Agnès Varda et Cate Blanchett, l’une en anglais, l’autre en français.

Si les femmes ont commencé à monter les marches de Cannes pour prononcer ce discours, elles se sont arrêtées à mi hauteur, une manière de signifier que toutes les marches de l’industrie du cinéma ne leur sont pas accessibles. Une symbolique soulignée par la dernière phrase du discours prononcé, juste avant que les femmes ne complètent leur ascension : « Il est temps que toutes les marches de notre industrie nous soient accessibles. Allons-y! »

 

Pauline Larrochette 50-50 magazine

 

Pauline