Articles récents Rosen Hicher : « la prostitution, c’est de l’esclavage »

Rosen Hicher, est une survivante de la prostitution. Pendant 22 ans elle a vécu l’enfer de la prostitution. Depuis plusieurs années, elle travaille aux côtés, entre autres, du Mouvement du Nid et de la Fondation Scelles. En 2014, elle a fait une marche de 800 km en passant par ses lieux de prostitution. Elle est co-fondatrice, avec Laurence Noel, du mouvement des Survivantes. L’objectif de ce mouvement est d’accompagner les femmes qui veulent sortir de ce qui est tout, sauf un métier.

Pour vous quel a été le déclic pour sortir de la prostitution ?

Pour moi, cela a été 10 ans de recherches personnelles, à me poser la question de savoir si ma vie était normale ou pas normale, où était ma vraie vie, qu’est-ce que je pouvais attendre du reste de ma vie ?
C’était très brutal, mais au moins ces recherches ont été efficaces. Même moi quand j’étais dans la prostitution; je n’avais pas conscience de la gravité de ma situation. C’est impressionnant, quand j’y pense maintenant.

J’ai rencontré entre 500 et 1000 femmes prostituées pendant les 22 ans où j’étais dans ce milieu là, je les connaissais dans la prostitution, mais aujourd’hui je me pose la question, que vivaient-elles en dehors ?

Je m’en suis sortie parce que j’avais de la force ! J’avais des enfants, j’avais des contacts avec l’extérieur. Quand on est prostituée et que l’on n’a pas d’enfant, on n’a aucun contact avec l’extérieur, donc on ne peut pas se réintégrer. Quand elles rentraient chez elles, ces femmes continuaient ! Parce qu’elles avaient un mari, un frère, un oncle, ou même un étranger proxénètes.

Moi je n’étais pas libre. Et pourtant j’étais une des plus libres parmi les prostituées. Donc aujourd’hui je m’interroge sur ma responsabilité aussi en temps que femme. Cela m’inquiète, et je me dis « Merde, j’aurais pu en sauver… ». Mais en fait quand on est dedans, c’est impossible.

Moi j’ai réussi à m’en sortir, donc je sais que c’est possible de s’en sortir à condition qu’il y ait une prise de conscience réelle.

Quelle a été votre réaction lors du vote de la loi sur l’abolition de la prostitution, le 6 avril 2016 ?

Ma première réaction, ma plus forte réaction, c’était le 5 décembre 2013, lorque l’Assemblée National a voté une première fois. J’ai eu une grosse émotion et bien évidement, j’ai pensé à toutes ces personnes mises en esclavage, car la prostitution, c’est de l’esclavage.
Et quand la loi a été votée le 6 avril 2016, ma joie était énorme, mais ma peur qu’elle ne soit pas appliquée était aussi présente. Parce que malheureusement aujourd’hui, on a des prostituées qui se retrouvent dans des situations de grand danger et il n’y a pas suffisemment de personnes, ni suffisemment de moyens pour les aider.

Il faut que cette loi soit appliquée, parce que ce n’est pas en 2 ans que nous allons avoir des résultats. Cela peut prendre 5 ans ou 10 ans, voir 20 ans pour obtenir de vrais résultats. Il faut une mobilisation et une sensibilisation générale.

C’est compliqué parce que c’est une histoire  » de droit « . On enlève « un droit » que les hommes s’étaient octroyés depuis la nuit des temps. D’un seul coup, on leur dit que ce n’est plus possible. Aujourd’hui on dit aux hommes qui abordent une femme dans la rue pour un rapport tarifé, «  tu n’as plus le droit». On ne leur avait jamais dit et ils ne sont pas capables de le comprendre par eux-mêmes.

Il faut donc du temps pour que la loi s’installe. Il faut du temps pour que chaque professionnel.le.s, que ce soit les travailleuses/ travailleurs sociaux, le personnel hospitalier, les préfectures … qui se retrouvent face à une femme qui leur explique qu’elle a perdu une partie de sa vie, quand ce n’est pas sa vie entière, comprennent qu’elles/ils ont face à eux une ex-prostituée, parce qu’elle ne va le leur dire elle-même.

Avez-vous des contacts avec des survivantes d’autres pays ?

Bien évidement, j’ai des contacts avec d’autres pays mais je ne parle pas anglais, il faut donc que je trouve un.e intermédiaire et c’est alors beaucoup plus difficile.
Le mouvement du Nid s’en occupe très bien et c’est magique. Les membres du mouvement ont une vraie formation et savent vraiment s’en occuper. Parce qu’une personne qui est d’origine étrangère a une vie, une identité à reconstruire. Souvent ces femmes ont des faux papiers, elles ont des identités qui sont complétement erronées ! On ne sait même pas si elles ont été identifiées à la naissance.

Dans ces cas là, je me dirige vers les associations adaptées à recevoir des personnes étrangères en situation irrégulière, pour les remettre dans la vie réelle.

Blandine Meteyer a co-écrit une pièce à partir de votre vie ? L’avez-vous vu ?

Je n’ai vu qu’une partie de la pièce.

Mais j’ai longuement discuté avec Blandine Metayer de manière à ce qu’elle puisse comprendre la vie des personnes prostituées, parce que faire une pièce sur ce sujet n’est pas évident. Je sais que cette pièce sort le 15 février. Je ferai tout pour aller la voir.
Pour moi cette pièce est une belle avancée, parce que c’est une pièce qui va être parlante. Il faut continuer à mettre l’accent sur le danger de la prostitution, de l’exploitation sexuelle. C’est très bien d’avoir écrit une pièce de théâtre sur ce sujet. Je l’attendais.

Je pense que cela va être un grand moment d’échanges avec le public et avec la réalité.

Vous aidez de nombreuses ex-prostituées, que pouvez-vous faire pour elles ?

Tout d’abord, c’est un travail de sensibilisation, d’écoute.

J’aide des dizaines et des dizaines de femmes prostituées par an, victimes de la traite des blanches, qui date des années soixante/soixante-dix. Elles reviennent en France et ont été prostituées dans différents pays au cours de leur vie. Je m’occupe de quelques personnes étrangères et de beaucoup de Françaises.
Je me rends vraiment compte qu’il y a sur cette question un vrai manque de moyens.

Ces personnes ne sont plus sur le terrain parce qu’elles sont trop âgées, elles ont entre 73 et 76 ans. Je prends contact avec elles via les réseaux sociaux, via différentes moments de rencontre. Il faut remettre ces femmes dans un cercle social plus normal, les aider à retrouver un numéro de sécurité sociale qu’elles n’avaient plus, faire des demandes de solidarité pour qu’elles aient les moyens de continuer à vivre, des demandes de CMU.
C’est à dire qu’il faut les reprendre comme à leur naissance et les relancer dans la vie.

Ce sont des cas que les services sociaux n’arrivent même pas à comprendre. Les assistantes sociales sont dépassées. Il faut qu’elles arrivent à comprendre qu’il faut repartir de la base, de la naissance.
Comment comprendre qu’une femme qui revient en France à 73 ans, qui est parfois polyglote (elle va parler 2/3 langues), qui aura voyagé à travers le monde, n’a pas de numéro de sécurité sociale et qu’elle ne sait même pas comment fonctionne le système en France. Il y en a une qui a travaillé 4 mois en France, c’est la sécurité sociale qui nous a dit où elle avait travaillé !

Elles ont souvent des papiers. Il y en a une par exemple qui avait un permis mexicain et qui conduisait en France avec ce permis, alors que c’est bien évidement interdit. D’autres ont juste un passeport étranger plein de tampons de différents pays, avec beaucoup d’aller-retour.

Toutes ces femmes sont si perdues et incomprises. Cela peut durer 6 mois, 8 mois juste pour reconstruire leur identité. C’est du cas par cas, c’est très compliqué.

Aidez-vous aussi de jeunes femmes prostituées ?

Pour les jeunes prosituées aujourd’hui, qui sont parfois étudiantes, c’est complexe, parce qu’elles ne connaissent pas le système prostitueur.
Il faut simplement leur expliquer que la sexualité n’est pas une relation tarifée, que l’on doit respecter son corps. Mais souvent, quand on approfondit, on se rend compte qu’elles ont été victimes d’inceste ou de viol. Donc je les écoute avant qu’elles ne m’en parlent, et quand elles m’en parlent, les choses peuvent avancer.
A ce moment là, je peux leur proposer d’aller voir des psychologues, d’être entendues, d’en parler aux infirmière scolaires, de ne pas rester seules avec ce poids.

Propos recueillis par Caroline Flepp 50-50 magazine

Article déjà publié le 18 février 2018

Photo de Une ® Marie Hélène le Ny : Rosen Hicher lors de sa marche