Articles récents Marianne Hodgkinson: « En psychiatrie, il ne s’agit même plus de questions d’éthique, mais de faire du tri, de l’abattage » 1/2

Apres  son internat de psychiatrie, Marianne Hodgkinson a été assistante hospitalière pendant deux ans, avant d’exercer comme praticienne. Elle a fait toute sa carrière jusqu’à aujourd’hui à l’hôpital, d’abord en psychiatrie générale. De 2000 à 2006, elle a exercé dans le service de psychiatrie de la prison des Baumettes. Depuis treize ans, elle est cheffe d’un service de psychiatrie générale adulte. Elle partage ses réflexions sur les conditions de travail particulièrement difficiles en psychiatrie.

Durant vos études, avez-vous ressenti une différence de traitements entre les étudiants et les étudiantes ?

A la fac de médecine, la totalité des enseignant.e.s sont des PUPH, Praticien.ne.s Universitaire, Praticien.ne.s Hospitalières. Elles/ils ont à la fois des fonctions d’enseignant.e.s et des responsabilités hospitalières. J’ai passé mon concours de première année au lendemain des élections de François Mitterrand, en 1981 et à ce moment là , 90% des enseignant.e.s et des chef.fe.s de service étaient des hommes, toutes spécialités confondues. Les premières spécialités qui se sont un peu féminisées sont la dermatologie, assez rapidement, et la psychiatrie, relativement tôt. Les spécialités qui se sont féminisées en dernier sont les spécialités chirurgicales, à l’exception peut être de l’ophtalmologie, puisque c’est de la «petite chirurgie.»

En revanche, je ne pense pas que les femmes subissaient plus d’humiliations que les hommes, sur ce plan pas de jalousie, nous étions tou.te.s humilié.e.s en permanence.

Et dans votre vie professionnelle, avez-vous ressenti une différence de traitement?

Le côté universitaire ne m’a jamais attiré, je le trouve particulièrement agressif. En psychiatrie, nous avons la possibilité d’exercer dans des hôpitaux non universitaires beaucoup  plus facilement que dans les autres spécialité. Je ne suis donc pas du tout restée dans le milieu universitaire.

Dans les hôpitaux psychiatriques, au niveau du corps médical, il y a vraiment la parité. Cela fluctue, mais j’ai connu quatre présidents de CME (Commission Médicale d’ Etablissements), deux hommes et deux femmes. De même parmi les chef.fe.s de service, à un moment donné nous avons été plus de femmes que d’hommes.

Dans les services de soins, c’est différent. Le corps infirmier est composé à presque 90% de femmes. Dés que l’on passe cadres de santé, il y plus d’hommes, et dans les cadres supérieur.e.s et directrices/directeurs des soins, il y a essentiellement des hommes.

Au niveau de l’administration, les directeurs sont des hommes, il y a peu de directrices. Il y des exceptions, mais, alors que le système de santé est très majoritairement composé de femmes, les décideurs restent majoritairement des hommes

En termes de salaires en revanche, nous avons un statut proche de celui des fonctionnaires. Il n’y a pas de négociations salariales, donc les femmes ont le même salaire que leurs homologues masculins. L’échelle est la même.

Quelles sont les difficultés auxquelles sont confrontées les psychiatres aujourd’hui ?

Tout d’abord, la psychiatrie a toujours été une spécialité médicale à part, souvent mal jugée par les autres médecins. Les psychiatres sont un peu considéré.e.s comme des rigolos, des fous, des farfelus. Il y a une stigmatisation, comme pour les patient.e.s. Les personnes atteintes de maladies mentales sont des boucs-émissaires, elles sont mises à l’index de la société. Un.e schizophrène, par exemple, est vu.e comme forcément agité.e ou handicapé.e. Les soignant.e.s psychiatriques sont impacté.e.s par cette vision des choses.

D’autre part, la psychiatrie est une spécialité peu technique. Même s’il nous arrive de faire passer un scanner à un.e patient.e, pour vérifier qu’elle/il n’a pas de tumeur au cerveau, le nerf de la guerre, ce sont les êtres humains. En conséquence, un service de psychiatrie est beaucoup plus cher en terme de fonctionnement, car ce qui coûte le plus cher, dans un hôpital, c’est le personnel. Dès que des restrictions budgétaires sont faites, elles sont réalisées sur le personnel, ce qui, en psychiatrie, impacte directement la qualité des soins.

Aujourd’hui, nous en sommes même à la remise en cause de la sécurité des soins. Beaucoup d’hôpitaux psychiatriques sont en grève, et leurs contestations et revendications sont liées à la question de la sécurité des soins,  à la perte de l’humanité du contact de soin, qui est fondamental dans notre spécialité. Même si certain.e.s disent que l’on doit se rapprocher de la médecine, que l’on doit avoir une approche scientifique, ce que je revendique aussi, il n’empêche que l’on doit avoir une présence et une écoute plus importantes, une patience, un accueil qui nécessitent du temps et des soignant.e.s. Ces principes sont plus en plus remis en cause, ce qui est une catastrophe, d’abord pour les malades et leur famille, évidemment, et ensuite pour les soignant.e.s.

Pouvez-vous nous donner des exemples de difficultés rencontrées dans les services de psychiatrie?

Par exemple, dans le cadre des gardes aux urgences, les lits des unités d’hospitalisation sont pleins en permanence, donc il est difficile d’hospitaliser quelqu’un d’emblée dans l’unité dans laquelle il devrait être. Souvent les patient.e.s sont hospitalisé.e.s d’abord dans les lits de post urgence.  En conséquence, parfois nous arrivons pour prendre une garde et au début de celle-ci, il n’y a déjà plus aucun lit de post urgence. Nous savons alors que nous allons travailler pendant 24h, et en 24h il est possible d’accueillir entre 10 et 30 personnes, plus leur famille, des gens qui sont en crise, pour la plupart.

Il peut s’agir d’une crise suicidaire, d’une crise hétéro agressive, d’une crise délirante, avec tout ce que cela peut avoir d’angoissant pour les patient.e.s de délirer, de ne plus comprendre ce qui leur arrive. Nous n’avons aucune possibilité de les garder 24h ou 48h pour réévaluer leur état. Lorsqu’au début d’une garde, nous voyons arriver quelqu’un, nous sommes déjà en train d’imaginer ce que nous allons pouvoir faire pour ne pas l’hospitaliser, sans savoir ce qu’il a, parce de toutes façons, nous savons que nous ne pourrons pas le garder.

Il y a aussi les cas où nous savons d’emblée que nous allons garder les patient.e.s plus longtemps, mais nous devons attendre un lit ailleurs. Lorsque nous tenons absolument à garder un.e patient.e, nous devons nous battre. Parfois, nous nous faisons injurier par des collègues à qui nous prenons un lit, qui est réservé pour quelqu’un qui doit arriver le lendemain. Il y a aussi des disputes avec les sommaticiens (praticien.ne.s en médecine, chirurgie) qui veulent que nous prenions des patient.e.s dans notre service, parce qu’elles/ils n’ont plus de place dans leur propre service. Donc tout le temps disponible que nous devrions avoir pour un.e patient.e, pour le rassurer, pour l’écouter, nous le passons à nous disputer avec les autres, au détriment des patient.e.s.

Cela engendre une prise de risques parce que souvent nous les faisons sortir alors que nous ne l’aurions absolument pas fait si nous avions eu un lit. Dans cette situation, c’est notre responsabilité de les faire sortir, pas celle du directeur d’établissement. C’est nous qui aurons un procès si les patient.e.s se suicident ou agressent un inconnu ou un membre de leur famille, et cela arrive souvent. J’ai une collègue qui a été condamnée et d’autres qui ont été mis.e.s en accusation.

Au delà de la question des lits, nous devons être capables de prédire la rechute. La psychiatrie a la particularité d’être un régulateur social, elle l’a toujours été, elle a toujours été invitée à répondre à des urgences sociales, à venir dédouaner la justice. Nous sommes très régulièrement convoqué.e.s dans des champs qui ne sont pas les nôtres.

Est-ce difficile pour vous de quitter le système hospitalier public?

J’ai pris ma décision, à 57 ans, après avoir fait toute ma carrière à l’hôpital. J’ai beaucoup hésité, parce que ce qui me plaît, c’est l’hôpital, ce sont les patient.e.s qui sont en hôpital public, c’est-à-dire les plus démuni.e.s. Ce sont celles/ceux là auxquel.le.s j’ai envie d’apporter mon aide, mais pas à n’importe quel prix, pas au détriment de l’éthique. D’ailleurs, en psychiatrie, il ne s’agit plus même plus de questions d’éthique, mais de faire du tri, de l’abattage, des choses terribles

Tout cela fait que je me suis épuisée, je ne supporte plus de participer à un système traumatisant qui maltraite les gens, qui les attache au lieu de les écouter. Je ne suis pas la seule, j’ai vu les gens travaillant dans ce milieu partir petit à petit. Il y a celles/ ceux qui partent pour aller voir ailleurs, et il y a aussi celles/ceux qui se sont suicidé.e.s. Cela n’arrive pas seulement en psychiatrie, dans les autres spécialités, il y a très fréquemment des médecins qui se suicident et  dans le corps infirmier aussi. C’est quelque chose que j’ai vu dans mon établissement, qui est arrivé à des collègues psychiatres ou infirmier.e.s. Elles/ils avaient sûrement d’autres problèmes, mais quand on n’est plus  satisfait.e.s adsn son travail, la vie devient plus difficile.

J’adore mon métier, mais maintenant il faut que je me force pour y aller le matin. J’ai envie de continuer à prendre plaisir à aller travailler, je ne veux pas faire une croix sur cette passion que j’ai de mon travail, et si reste à l’hôpital c’est ce qui va se passer, au mieux. J’ai mis à peu près trois ans à me décider à  partir, mais j’ai cette chance de pouvoir partir, je la prends.

 

Propos recueillis par Caroline Flepp 50-50 magazine