France La sexualité est un sujet sérieux dont il faut parler avec légèreté et inversement

Au départ, Alexia Bacouël vendait de la lingerie sexy à domicile. A priori on est loin d’imaginer que c’est par ce chemin que ses convictions et son engagement vont naître. En se rendant régulièrement chez des femmes assez différentes les unes des autres, elle passe finalement plus de temps à les écouter qu’à leur vendre ses articles. De ces rencontres, elle collecte des histoires qui racontent en filigrane l’histoire de la chaire des femmes.

Nous sommes en 2012, et bientôt Alexia Bacouël se rend compte qu’elle veut faire entendre la voix de ces femmes qui se libèrent et osent lui parler de ce dont elles ne parlent jamais: de leur sexualité. Elle prend conscience, lors de ses tournées, de cet alarmant constat : les idées reçues, les tabous et les frustrations imprègnent toujours les discours.

Elle décide alors de reprendre des études et entreprend une formation de sexologue.

En 2013, elle rencontre Camille Emmanuelle, autrice de plusieurs articles sur la littérature érotique à qui elle propose le projet d’une association loi 1901 et d’un site internet. La connivence était évidente entre elles, elles décident de créer le Cabinet de Curiosité Féminine. Leur parti pris est clair: la sexualité est un sujet sérieux dont il faut parler avec légèreté et inversement. Elles ont commencé à imaginer des lieux où l’on pourrait, sur des thèmes précis, informer les femmes et surtout laisser libre cours à leurs paroles.

Le premier sujet: la masturbation féminine

Le premier atelier démarre, le 8 mars 2013. Tout un symbole !

La sexualité fait partie des droits des femmes, le droit au plaisir ne doit pas être oublié, au même titre que le droit de disposer de son corps et de connaître son corps, voilà le postulat de départ. Le premier sujet aborde donc la masturbation féminine. Ce sujet ne faisant que très peu souvent l’objet d’articles, il a rencontré un succès immédiat et impressionnant, et a été énormément relayé. Du jour au lendemain, elles décrochent le 20h de TF1, une double page dans Libération, un article dans 20 Minutes.

Comme elles aiment écrire toutes les deux, elles alimentent leur site de toutes leurs expériences personnelles et professionnelles. C’est cela qui fait sans conteste l’originalité de ton du Cabinet de Curiosité, cette parole libre, affranchie des archétypes et des jargons.

L’idée est de toujours nuancer, de manière à ne pas stigmatiser, à déconstruire, à éviter de faire ce que les magazines féminins font. Des magazines qui sont pleins de diktats, comme «il faut obtenir cinq orgasmes par jour si on veut être épanouie », des titres racoleurs mais pas très judicieux pour que les femmes puissent se sentir « libres », « libérées » dans leur sexualité.

Le succès d’estime est là, elles sont demandés de plus en plus souvent, de plus en plus loin pour animer des débats, des conférences dans d’autres associations, ou dans des foyers de jeunes travailleuses/travailleurs. Le Cabinet de Curiosité est un espace d’échanges, et de partages où se télescopent paroles d’expertes et de citoyennes, de jeunes et de moins jeunes, de militantes et de passantes.

Ouvertement féministes, et à l’écoute de tout.e.s, sans relâche, elles veulent déconstruire les stéréotypes, y compris ceux sur le féminisme.

Ces jeunes femmes trentenaires ont intégrés les acquis et les luttes des militantes des années 70, mais s’interrogent en permanence sur une société en mouvement, qui cherche de nouveaux repères : réseaux sociaux et cyber-harcèlement, féminisme et religions, jeunes et pornographie… Leur grande ambition est de mettre au cœur de toutes réflexions la notion du consentement. Selon Alexia Bacouël, c’est le préalable à toute construction égalitaire.

Comment vivre de manière épanouie si les femmes ne perçoivent pas à quelle point la société impose ses diktats ? Nombreuses sont celles qui ne se savent même pas contraintes.

La sexualité, un sujet honteux

Au Cabinet de Curiosité Féminine, tous les sujets sont abordés. Les fondatrices revendiquent un droit au plaisir. « La sexualité est un pilier de l’être humain, vital mais l’on considère encore aujourd’hui que c’est un sujet honteux. » explique Alexia Bacouël  . Parler de sexualité, c’est évoquer des sujets tels que le libertinage, les jeux BDSM, ou encore parler du couple, du désir dans le temps. Peu de féministes se risquent sur ce terrain, par peur de ne pas être pris au sérieux ou taxées de sexistes. Le plaisir des femmes est toujours coupable.

Parler de sexualité, c’est aussi s’attaquer aux croyances typiquement « limitantes » : «je ne couche pas le premier soir de peur d’être cataloguée comme une salope» ou «une femme qui couche le premier soir n’a pas le droit d’avoir une relation stable avec la personne avec qui elle a couché le premier soir.»

On y retrouve la fameuse dichotomie entre la maman et la putain, «je suis une maman donc je ne peux pas faire tout ce que je veux dans ma sexualité» ou « les hommes me perçoivent comme ça et du coup avec la personne avec qui je vis, je ne peux pas forcément parler de toutes mes envies, mes fantasmes.»

Le Cabinet de Curiosité propose d’autres ateliers un peu plus expérimentaux: des ateliers sur l’effeuillage burlesque, qui permettent d’appréhender sa sexualité et de jouer avec son corps, et de ne pas en avoir honte, des ateliers sur les Drag King, qui déconstruisent les codes sociaux du masculin, et permettent de se rendre compte que les hommes subissent aussi ces diktats et de questionner la question du genre.

Le Cabinet de Curiosité Féminine s’adresse aux femmes et aux hommes de tous âges, de toutes orientations et de toutes cultures. Avec un souhait, que chacun.e et s’approprie ces questions avec fierté.

Qui a dit que la curiosité était un vilain défaut?

Célia Bistmuth 50-50 magazine