Amérique latine Mariana Schmitz : "les manifestations donnent des outils pour argumenter contre les électrices/électeurs de Bolsonaro"

Samedi dernier, près de 500 personnes, majoritairement des femmes, se sont rassemblées, place de la République, contre le candidat d’extrême-droite à la présidentielle brésilienne Bolsonaro. Au Brésil, des millions de femmes se sont mobilisées contre lui. Le premier tour des élections aura lieu le 7 octobre. Les sondages prédisent la confrontation, au deuxième tour, du candidat du Parti des Travailleurs (PT), Fernando Haddad, remplaçant de Lula, au candidat du Parti Social-libéral (PSL), Jair Bolsonaro. L’issue de l’élection reste imprévisible, les militantes exprimant leur peur d’une prise en otage à un second tour qui opposerait un candidat d’extrême-droite à un candidat néolibéral, dans un contexte spécifique où la violence est extrême et l’IVG toujours illégale. Mariana Schmitz est l’une des organisatrices du mouvement #EleNunca (#PasLui) du 29 septembre.
D’où vient votre engagement, comment vous êtes vous retrouvée à organiser cette manifestation ?
Mon engagement en tant que féministe est d’abord né d’un engagement politique de longue date. J’ai milité longtemps dans le mouvement étudiant au Brésil et depuis que je suis en France, j’accompagne la lutte des femmes ici et au Brésil. L’évolution du contexte politique dangereux au Brésil, nous a poussées à débattre et à prendre position. La proposition du rassemblement à Paris a été une suite naturelle de cette prise de position associée à mes idéaux féministes. 
Comment s’est organisé le mouvement en France ?
L’organisation s’est entièrement faite sur Facebook, le mouvement est parti des réseaux sociaux au Brésil comme en France. Les femmes se sont rassemblées sur un groupe contre le candidat d’extrême-droite. Au Brésil, en trois jours, il y avait 2 millions de femmes sur le groupe, et très vite 3 millions. À partir de là, des manifestations ont eu lieu au Brésil, puis ces manifestations se sont articulées partout dans le monde. En France, il y a eu quatre rassemblements : à Paris, Lyon, Montpellier et Strasbourg. L’organisation était très spontanée, nous ne nous connaissions pas forcément avant. Cela a donné naissance à un travail collectif et à des prises de décision horizontales.
Sur le groupe Facebook «Les Brésiliennes contre Bolsonaro en France», 700 personnes étaient inscrites présentes, 1000 intéressées, et il y a eu entre 400 et 500 personnes sur place. Nous étions des femmes de tous fronts politiques, ou même des femmes pas très actives politiquement mais qui se sentaient quand même concernées par les attaques misogynes, racistes et homophobes de ce candidat.
Les femmes ont réussi à garder la parole, ce qui était l’objectif : avoir une parole libre des femmes, réaffirmer qu’il s’agissait d’un mouvement de femmes brésiliennes. C’est inédit : c’est la première fois que nous participons à un tel mouvement de femmes. Les manifestations donnent des outils pour argumenter contre les électrices/électeurs de Bolsonaro et encouragent les femmes à prendre la parole, comprendre pourquoi ce candidat est dangereux, en particulier pour nous les femmes. Sa misogynie est violente et ouverte.

Aviez-vous des revendications précises ?
Nous n’avions pas de revendications, ni de programme politique spécifique, c’est pour cela que nous avons pu avoir une participation aussi massive, avec des femmes de gauche, de droite, du centre. C’était un rassemblement pour exprimer le refus de la montée d’un discours d’extrême-droite prônant la torture, la dictature, la dissolution du Congrès. C’est un ancien militaire, nous avons vécu une dictature militaire récente, qui s’est terminée dans les années 1980. Le mot d’ordre c’est: « Pas lui ».
Il s’agissait de montrer au Brésil, et au monde, la position des femmes au sein de ce débat : il faut que les femmes se mettent en avant pour dire qu’elles n’acceptent pas la montée de ce candidat, de ce discours et de cette idéologie.
Quels sont vos liens avec les militantes du Brésil ?
Nous sommes hyper connectées avec le Brésil. Aujourd’hui, notre formation politique commence sur Facebook. Nous sommes parties des groupes du Brésil. Au Brésil, le mouvement s’est régionalisé : des centaines de groupes par région, par ville ont été créés. En France, nous avons créé notre propre mouvement, articulé à l’étranger. Mais il ne faut pas oublier les particularités du contexte : à Paris, les enfants étaient présents à la manifestation, alors qu’au Brésil il y a un danger constant, la peur d’être agressées par la police et les électeurs de Bolsonaro.
Quel est le contexte politique et électoral au Brésil, et les alternatives à Bolsonaro ?
En ce moment, il y a une polarisation politique entre le Parti des Travailleurs et l’extrême-droite qui monte depuis 2013, surtout depuis la destitution de Dilma Rousseff, en 2016. Cette idéologie d’extrême-droite est restée vivante depuis la dictature : il n’y a pas eu de véritable moment de rupture, il y a toujours des Brésilien.ne.s qui croient que la dictature est une bonne chose. Depuis quelques années, l’extrême-droite assume l’opposition au pouvoir. Les définitions de gauche et de droite sont en question. Le peuple brésilien est surtout très déçu des partis politiques, il veut du renouveau, comme on peut le voir partout dans le monde, comme en France. Bolsonaro met cela en avant, même si c’est un mensonge évident : il est député depuis 27 ans, il n’a pas fait grand chose, même pour la sécurité, son grand thème de campagne. C’est pour cela que nous n’avons pas désigné un candidat : l’idée du groupe Facebook est de s’engager contre Bolsonaro. En tant que mouvement, nous ne pouvions pas choisir un candidat, même si ce débat a été mené par les différents courants du mouvement.

Pouvez-vous nous parler des alternatives politiques d’origine militante ? Par exemple la World Women’s Assembly qui a eu lieu au Brésil lors du World Social Forum, en mars 2018, et qui a organisé des groupes de travail féministes pour fonder des économies alternatives.
Il y a toujours eu au Brésil des mouvements sociaux indépendants des partis, qui sont restés critiques et portaient les revendications du peuple. Le problème, c’est qu’avant, ces mouvements sociaux étaient unis avec les partis de gauche contre le gouvernement de droite. À partir du moment où le gouvernement était de gauche, cela a fait basculer l’opposition. Il est un peu tôt pour dire aujourd’hui qui va porter l’espoir. Le World Social Forum existe depuis 2001, j’avais participé au premier rassemblement, où nous avions discuté à l’échelle internationale des alternatives politiques au pouvoir en place. Ce mouvement des femmes est historique, notamment ces rassemblements du 29 septembre. Il vient d’une urgence, c’est une nouvelle initiative du point de vue de la participation massive des femmes. Nous avons d’autres buts qui nous concernent toutes, et c’est le premier pas pour en prendre conscience.
Comment articulez-vous vos luttes contre Bolsonaro à l’omniprésence des lobbies, en particulier agroalimentaires, au sein des pouvoirs politiques, car ils prennent de plus en plus de pouvoir politique au Congrès et au Sénat ? En avez-vous débattu samedi dernier ?
Nous sommes tout à fait conscientes que le Congrès et le Sénat sont très importants : ce sont les députés et les sénateurs qui ont destitué Dilma Rousseff, qui était la présidente élue. Nous avons conscience du pouvoir qu’ils ont. Pour les femmes, c’est très important de le prendre en considération, parce que ce sont elles/eux qui créent les lois. Nous avons aussi un problème d’absence totale de laïcité : le gouvernement est complètement imprégné de pensées religieuses, nous avons des groupes parlementaires qui sont des groupes religieux, les «groupes de la Bible.» C’est un débat qui est en cours. Si Bolsonaro gagne la présidentielle, il va rendre plus fort les parlementaires d’extrême-droite. Mais nous sommes aussi inquiètes par rapport aux député.e.s et aux sénatrices/sénateurs qui ont toujours été très conservatrices/conservateurs. Nous allons voir si notre réaction portera ses fruits.
Quelles suites pour vos luttes, allez-vous vous rassembler après les élections, ou organiser d’autres modes de militantisme ?
L’idée de notre mouvement est aussi de voter pour n’importe qui contre Bolsonaro au deuxième tour, mais nous ne sommes pas très contentes d’être prises en otage non plus. C’est un peu ce qui s’est passé en France : nous avons été obligées de voter Macron contre Le Pen. Sauf que Bolsonaro, c’est encore pire que Le Pen.
Personnellement, ce qui m’intéresse c’est de voir la naissance d’un mouvement féministe fort et cohérent, vraiment solide au Brésil. Au Brésil, l’IVG est toujours illégale, même après quatre mandats de gauche. C’est pourquoi nous restons critiques par rapport à la gauche.
Je veux voir ce premier pas d’union massive des femmes donner naissance à un nouveau mouvement de femmes,  avec comme combat prioritaire la dépénalisation de l’IVG, car sinon nous allons rester cantonnées aux tâches de la maternité imposée, ce qui est inadmissible.
 
Propos recueillis par Alice Gaulier 50-50 Magazine
Photo de Une : Mariana Schmitz, place de la République, le 29 septembre 2018

Imprimer cet article