Culture Annie Vandesavel, ouvrière Samsonite : «Nos escrocs d’employeurs ont refusé de nous donner la moindre indemnité: on est allées devant les Prud’hommes et on a gagné »

Depuis 2007, les ouvrièr.es de l’usine de bagages Samsonite sont mobilisé.es contre leurs malhonnêtes employeurs. Depuis 2014, la pièce d’Hélène Desplanques, On n’est pas que des valises. L’épopée des salariés de Samsonite, montre leur bataille judiciaire. Leur lutte est, selon les mots de leur avocat Fiodor Rilov, «caractéristique d’une résistance, d’une révolte de salarié.e.s contre une réalité qu’on leur présente comme inébranlable.» Sur scène, sept ouvrières revivent les différentes étapes de leur combat, un moment de théâtre fort et émouvant.

L’affaire de l’entreprise Samsonite d’Hénin-Beaumont n’est pas une exception, mais un modèle qui se développe dans le contexte d’une économie mondialisée où les grands groupes financiers essaient d’échapper au Code du travail. Le Code du travail français est mis à mal depuis quelques années par les réformes gouvernementales, malgré les résistances de la société civile. Le documentaire d’Hélène Desplanques et sa pièce de théâtre On n’est pas que des valises. L’épopée des salariés de Samsonite, mise en scène par Marie Liagre, gardent une mémoire vivante de la résistance des ouvrière.s ainsi que de leurs succès : «On n’a pas accepté d’être licencié.e.s comme des malpropres. […] Je veux qu’enfin, la Justice reconnaisse qu’il y a des patrons comme ça», témoigne Brigitte Petit, ouvrière Samsonite, dans le documentaire d’Hélène Desplanques.

L’esprit des grandes grèves menées par leurs grands-parents miniers vit à travers la lutte judiciaire des salarié.es de Samsonite. Les travailleuses/travailleurs s’attaquent aux instances financières au pouvoir grandissant en intentant un procès à Samsonite puis à Bain Capital, fonds d’investissement américain actionnaire de l’entreprise, coupables de leurs licenciements abusifs. Leur histoire s’inscrit dans une épopée sociale universelle. Elle est, selon leur avocat, «la démonstration que deux cent ouvrier.es, à Hénin-Beaumont, dans le Nord-Pas-de-Calais, peuvent mettre en échec un groupe de dimension internationale, comme Samsonite, qui a mobilisé des moyens colossaux pour essayer d’échapper à ses responsabilités sociales.»

 

Janvier 2007 : L’usine Samsonite-Energy Plast d’Hénin-Beaumont est liquidée, licenciant 200 salarié.es. Les travailleuses/travailleurs dénoncent une machination juridico-financière.

2009 : Victoire aux Prud’hommes en France. Sortie du documentaire Liquidation totale d’Hélène Desplanques.

2010 : Les salarié.e.s intentent un procès devant la justice américaine contre Bain Capital, actionnaire de Samsonite.

Novembre 2012 : Les salarié.e.s de Samsonite partent soutenir les ouvrières de Chicago qui occupent leur usine, contre leur ennemi commun : Bain Capital. Mitt Romney, PDG de Bain Capital, est alors candidat aux présidentielles américaines.

2014 : Hélène Desplanques et Marie Liagre proposent aux ouvrières de porter leur combat sur les planches : elles montent ensemble la pièce de théâtre On n’est pas que des valises. L’épopée des salariés de Samsonite.

2015 : Suite à l’échec du procès aux États-Unis, les salarié.e.s attaquent Bain Capital en Grande Bretagne.

2018 : La cour d’appel de Douai reconnaît le caractère illicite de la vente de l’usine Samsonite.


 

Annie Vandesavel, ouvrière Samsonite, a joué dans la pièce de théâtre. Elle revient sur la lutte qu’elle a menée avec les autres travailleuses/travailleurs.

Pouvez-vous résumer votre bataille depuis 2007 ?

Dès qu’on a su qu’on n’allait plus être payées pour notre travail, on a décidé d’arrêter le travail et d’occuper l’usine. On a occupé l’usine pendant 6 mois. On nous a demandé de dégager des lieux parce que la machine se mettait en route : il fallait liquider tout ce qui était à l’intérieur, parce que c’était revendu… On s’est alors inscrit.es à l’agence Pôle Emploi.

Moi, j’ai tout de suite commencé une formation, parce que mon conjoint était déjà au chômage, et mon fils qui avait 25 ans terminait l’école aussi, je ne pouvais pas me permettre d’attendre. Mon fils a tout de suite trouvé du travail. Moi, j’ai donc fait une formation d’un an pour être d’aide-soignante, je suis aide-soignante à l’heure actuelle. On est parti.es sans rien, on est parti.e.s avec les Association pour la gestion du régime de Garantie des créances des Salarié.e.s (AGS), organisme patronal. Nos escrocs d’employeurs ont refusé de nous donner la moindre indemnité: on est allées devant les Prud’hommes et on a gagné en 2009. On s’est battu.e.s jusqu’au mois de mai pour que le tribunal reconnaisse que c’était une fraude. 11 ans après, le tribunal a décidé de le reconnaître.

Comme s’est passée votre bataille aux États-Unis ?

D’abord, ça a traîné. Malheureusement, l’attentat de Boston a fait reculer notre échéance, et quand on y est allé.es, on n’était plus recevables : le délai était dépassé. Notre avocat persiste : comme on ne peut plus attaquer en Amérique, on attaque les actionnaires européens de Bain Capital Europe et pour l’instant ça se passe à Paris.

Vous n’avez rien pu faire contre Bain Capital ?

Non. Mais du fait de notre victoire complète au procès du mois de mai, on espère que ça va marcher.

Comment s’est passée votre aventure théâtrale ?

Hélène Desplanques nous filme depuis 2007. Un jour, elle est venue avec son amie d’enfance, Marie Liagre, metteuse en scène, qui avait envie de mettre ce film en théâtre. Pour nous, il était hors de question qu’on devienne comédiennes : on était ouvrières c’était tout. Elle nous a dit « on va écrire, on va faire des pages d’écriture, avec vos bons moments, vos mauvais moments, on va mettre ça sur papier. » Un jour une journaliste vient et dit : « les meilleures comédiennes c’est vous, vous pourriez jouer votre rôle » et nous on a dit non, non, non… On a fait appel à candidature pour demander à nos autres collègues si elles voulaient venir faire du théâtre. Personne n’était d’accord. Donc petit à petit on s’est prêtées au jeu, puis on en est arrivées là. On est 7 ouvrières  et 3 professionnelles sur scène.

Vous allez continuer à tourner ?

On a fait 1 mois à Avignon avec salles pleines. À Paris : c’était important, quatre représentations, plein pot pendant 4 jours. Au mois de janvier, on joue à Amiens, et à Lille en juin pour boucler la saison.

 
Caroline Flepp et Alice Gaulier 50-50 Magazine

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