DÉBATS Safia : « À l’intérieur de moi, il y a quelque chose qui me pousse à résister, j’ai envie de prendre mes propres décisions. » 2/2

Safia, la trentaine, a fui l’Algérie, les violences de son père et de ses frères. Son courage, sa force, sa ténacité lui ont permis de faire des études et de se retrouver en France, malgré d’innombrables obstacles que sa famille a dressés devant elle. A Paris, sa chance fut de croiser les responsables de la Maison des Femmes qui l’ont aidée à se reconstruire. 

Sortie de l’hôpital

À l’hôpital, seul un psychologue m’a dit que j’étais normale, que c’était eux qui étaient fous. Mon frère a fait un dossier pour m’interner à vie. Je me suis rendue compte, en parlant avec d’autres femmes qui étaient atteintes de troubles graves, que je n’avais pas à rester à l’hôpital. J’y suis restée trois jours. Ma copine qui travaille comme inspectrice de police est venue me chercher. Elle a fait tout son possible pour me sortir de là : elle a appelé mon frère et lui a dit que si je ne sortais pas, c’est elle qui allait déposer plainte contre lui. Je suis rentrée chez mes parents.

Quelques mois après ma dépression, j’ai enlevé le voile, je suis sortie, je me suis habillée comme je voulais. Ils m’ont frappée à nouveau, surtout mon grand frère. Après le mariage de mon grand frère, il a acheté un appartement non loin de chez mes parents, il y avait une chambre vide. J’ai demandé à y vivre, pour, en quelque sorte, oublier l’endroit où j’avais eu ma dépression. Et un autre cauchemar a commencé. Alors, je suis retournée à l’entreprise où je travaillais en 2010, je suis allée voir mon patron, je lui ai tout raconté. Il a beaucoup fait pour moi, il a dit aux autres : «que tout le monde laisse cette femme tranquille.» J’étais somnolente toute la journée car j’étais toujours sous médicaments.

La femme du cinquième étage

Mon frère me battait devant sa femme qui ne me parlait pas. Personne ne ma parlait, sauf une femme, la cousine de Sarah, ma belle-sœur, qui habitait au cinquième étage. Elle me parlait, me donnait des médicaments, sa fille qui habite en France lui rendait parfois visite. J’avais aussi comme soutien ma copine, ses parents, et toute sa famille. Quand je sortais, j’allais parfois chez eux. En même temps, je devais payer un loyer à mon frère, l’électricité, et faire les courses. Quand sa femme partait chez ses parents, il me tabassait. Quand je rentrais chez mes parents, c’était la même chose.

Fin 2014, j’ai décidé de sortir de cette situation. Mais pour sortir de la maison, il fallait que je me marie, c’était la seule possibilité. J’ai refusé cette vie. À l’intérieur de moi, il y a quelque chose qui me pousse à résister, j’ai envie de prendre mes propres décisions. C’est pourquoi j’ai parlé avec une dame qui habite à Alger, je lui ai dit que je voulais partir sans mari. Elle m’a préparé le dossier pour avoir un visa, elle a pris l’argent, mais elle ne m’a rien donné. J’ai refait mon passeport. J’ai demandé à mon patron une augmentation de salaire ou un changement de poste, je lui ai dit que j’allais partir. Il m’a dit : «je vais t’aider.» Il m’a trouvé un travail dans une entreprise au Portugal. Il m’a non seulement donné l’autorisation d’aller à Alger pour que je puisse récupérer mon passeport, mais il m’a également donné un prétexte officiel pour effectuer ce voyage.

Pour aller à Alger, la dame du cinquième étage m’a encore aidée. Elle est venue parler avec mon frère : «mon mari et mon fils ne sont pas là, il n’y a personne chez moi, est-ce que votre sœur peut venir dormir chez moi ?» À 2h du matin, j’ai descendu l’escalier sans mes chaussures, j’avais peur qu’il ouvre la porte. J’ai pris le bus pour Alger. Une fois à Alger, j’ai pris le taxi, c’était cher. Le jour où j’ai récupéré mon passeport, un cousin m’a vue, et il a prévenu mon frère. Je suis rentrée, mais j’ai pu laisser mon passeport au bureau où je travaillais, car je savais que mon frère allait fouiller ma chambre.

Le jour de mon départ pour le Portugal, j’ai dit à mon petit frère : « je ne peux pas vivre ici, est-ce que je peux voir quelque chose dans ce monde avant de mourir ?» Mon petit frère a payé mon grand frère pour qu’il me laisse partir. Mon petit frère était devenu plus gentil avec moi ces dernières années, il avait commencé à comprendre. Mais je ne lui faisais pas entièrement confiance. Il est venu avec moi à Alger, et il m’a demandé de le dire à mon grand frère. Quand j’ai dit à mon grand frère que j’allais au Portugal, il n’a rien dit devant sa femme et ma mère. Mais à minuit, il est venu dans ma chambre et m’a pris à la gorge «si tu pars, je t’égorge, où est ton passeport ?» Je lui ai dit qu’il était à mon travail. Il a fouillé toute la chambre pour trouver mes papiers, heureusement que je l’avais laissé chez la femme du cinquième étage. À 2h du matin, mon petit frère m’a appelée, il m’a dit : «je vais t’emmener à Alger.» J’ai embrassé ma mère, elle m’a dit «oui, pars.». Elle aussi en avait marre.

Portugal – Marseille – Paris : la Maison des Femmes

Quand je suis arrivée au Portugal, j’ai dit à mon petit frère que je n’allais pas rentrer en Algérie, que j’allais essayer de partir en France. Je voulais essayer de reconstruire ma vie, même si ça allait être difficile. Je ne pensais pas qu’un jour des gens allaient croire ce que j’ai vécu. J’ai pris le bus jusqu’à Marseille. J’ai eu de la chance. La sœur de ma copine en Algérie habite à Marseille, son mari m’a aidée. Le billet du Portugal à Marseille coûtait 120€. Puis le mari de ma copine a payé mon billet de TGV pour Paris, ils m’ont accompagnée jusqu’à la Gare de Lyon. La fille de la dame du cinquième étage m’a aussi aidée, elle m’a hébergée pendant sept mois à Paris. J’ai rencontré la sœur de Sarah, et c’est comme ça que je suis arrivée à la Maison des Femmes de Paris, en septembre 2015. J’ai rencontré des femmes qui m’ont aidée. Elles m’ont posé des questions sur ma vie, j’ai commencé à pleurer et à parler. C’est grâce à elles que j’ai pu vivre, c’est ma maison.

Il fallait que je fasse mes papiers. J’ai trouvé du travail dans un cybercafé, j’ai aussi gardé des enfants pour gagner un peu d’argent. Après, je me suis concentrée sur les démarches administratives. J’étais autonome. De façon générale, j’essaye de comprendre et de découvrir les choses par moi-même, malgré ma timidité. Une fois que j’ai eu mes papiers, on m’a proposé de travailler chez Emmaüs. J’ai refusé et j’ai dit que je voulais faire une formation. Pôle Emploi voulait que je travaille tout de suite et a donc refusé de financer ma formation. Mais comme je suis têtue, j’ai insisté. Je suis tombée sur quelqu’un qui connaissait le plan d’insertion du RSA, et il m’a présentée aux responsables du 93 qui m’ont orientée vers un centre de formation financé par la région. J’ai passé des entretiens d’embauche, j’ai fait beaucoup de démarches. Ils m’ont fait découvrir l’association CIFA, une association qui aide les personnes à trouver des emplois et des stages. J’ai travaillé à la direction de l’Assurance maladie de Paris comme assistante technique. Et enfin, j’ai pu faire une formation de comptabilité. Un stage pratique dans une entreprise était requis. Grâce à une amie, j’en ai trouvé un en août 2017. J’ai fait mon deuxième stage en janvier 2018. Une fois la période de stage terminée, le patron m’a dit que dès qu’il y aurait un poste, il m’embaucherait…

 

Témoignage recueilli par Caroline Flepp 50-50 magazine

 

Le prénom a été modifié. « Safia » ne souhaite pas être reconnue.