Articles récents Africa 93 : La sororité locale continue de tisser ses propres liens et de résister à la précarité

L’association Africa 93, à La Courneuve, aide dans toutes leurs démarches administratives les femmes issues de l’immigration, pour obtenir leurs papiers, trouver un logement et du travail. Bien qu’elles habitent en France depuis plusieurs années, ne pas avoir la nationalité française complique leur recherche de travail et les précarise. Elles se retrouvent pour discuter autour d’un thé ou d’un café, qu’elles proposent aussi aux visiteuses/visiteurs. On peut y rencontrer K***, S*** et O***, algériennes divorcées, respectivement en France depuis 6, 11 et 15 ans, qui connaissent le travail précarisé. Avec elles, Mimouna fait vivre bénévolement cet espace qui les rassemble, malgré les difficultés financières dues à la baisse des subventions publiques. Tandis que le désengagement des services publics français dans l’aide aux femmes immigrées isolées se fait sentir, la sororité locale continue de tisser ses propres liens. Ces liens entre femmes permettent à chacune de devenir autonome.

K*** a 30 ans et vient depuis 4 ans à l’association, qu’elle a découverte en demandant des informations à la mairie. S*** a 40 ans et vient depuis 1 an et demi à l’association : une amie la lui avait conseillée. O*** a 42 ans et vient à l’association depuis plus de 10 ans. Elle a rencontré Mimouna, l’une des pionnières de l’association, lors d’une fête en l’honneur du 8 mars, la journée des droits des femmes, à la mairie. Mimouna l’a invitée à venir à l’association, qu’elle n’a plus jamais quittée. Toutes les trois Algériennes et femmes divorcées avec à leur charge des enfants, elles ont cependant des parcours de vie et des caractères très différents. C’est l’association Africa 93 qui les rassemble : elles s’y sont rencontrées et s’y sont aidées, en partageant leur expérience pour trouver des solutions à leurs problèmes, mais surtout pour passer du temps ensemble, autour de repas ou lors de fêtes qu’elles organisent elles-mêmes, pour rire et transformer leur quotidien de femmes isolées. O*** raconte : « Ici on fait des gâteaux, on danse, on parle de tout et de n’importe quoi. Tu rencontres les autres, tu écoutes, peut-être que tu as les mêmes problèmes, et à la fin ça nous change. Tu peux trouver des gens qui ont beaucoup d’autres problèmes que les tiens, et on se donne des conseils. »

En arrivant sur place, la bonne humeur règne. Pourtant, l’association rencontre des difficultés croissantes pour continuer à exister : Mimouna parle tout de suite du manque de financement et de soutien de la part des politiques. Historiquement, Africa 93 s’est battue pour faire reconnaître et commémorer le massacre des Algérien.ne.s par la police française du 17 octobre 1961. Mais dernièrement, la cérémonie officielle d’hommage aux morts du 17 octobre s’est faite sans elles, un message de méfiance de la part des représentant.e.s de la ville. Selon Mimouna, cette exclusion date du jour où l’association a fait preuve de solidarité à l’égard des Roms, et signe en tout cas l’attitude réfractaire générale des politiques à l’égard des personnes en exil.

C’est dans ce contexte difficile que K***, S*** et O*** bataillent pour obtenir leurs papiers, mais également pour trouver du travail. Pour elles, trouver un travail est essentiel : « À un moment donné, j’ai eu envie de trouver du travail, parce qu’on s’ennuie à la maison. Le RSA n’est pas suffisant : on a beaucoup de factures. Quand on travaille, ça nous aide un peu, même si deux heures par jour ce n’est pas suffisant », confie K***. Elles sont toutes trois vacataires dans les cantines scolaires, ce qui signifie qu’elles n’ont pas de contrat et sont payées à la tâche, en général deux heures au milieu de la journée, sans aucune garantie de travailler le lendemain : « Un.e vacataire (même si aucun texte ne le définit) est une personne à laquelle l’administration fait appel pour exécuter une tâche précise et très limitée dans le temps. »Légalement, ce type d’emploi précaire dans la fonction publique repose sur deux conditions : soit « la tâche à accomplir est ponctuelle et ne nécessite pas d’engager un agent non titulaire par contrat », soit « elle présente un caractère d’urgence auquel l’administration ne peut pas répondre autrement qu’en faisant appel à un intervenant extérieur. » Pourtant, le travail dans les cantines n’est ni ponctuel, ni impromptu.

Ne pas avoir la nationalité française, mais seulement le certificat de résidence de 10 ans pour Algérien (titre officiel), rend la recherche de travail ardue et limite les possibilités de revendiquer un contrat de travail équitable. Le quotidien de K***, S*** et O*** est rythmé par l’attente. Elles se lèvent le matin sans savoir si elles iront travailler à midi : « Pour toutes les écoles de La Courneuve, c’est pareil : parfois ils m’appellent, s’ils ont du travail, parfois non », témoigne K***. L’attente répétée chaque matin se transforme, à demi-mot, en peur de l’avenir : « Je connais une dame, elle est vieille, ça fait neuf ans qu’elle est vacataire, elle n’a toujours pas de contrat, elle n’aura rien pour la retraite. », dit au passage K***. La précarité au travail aliène le rapport que l’on entretient à son propre temps, qui se retrouve organisé par des autorités imprévisibles, en l’occurrence les responsables des cantines scolaires. Les trois femmes parlent de leurs journées saccadées : « pour les femmes divorcées et seules avec leurs enfants, deux heures par jour ce n’est pas suffisant. Ça casse la journée. Je n’ai plus le temps de faire le ménage à la maison, ni les courses. Le matin, tu attends l’appel, après tu es fatiguée. Soit tu sors de la maison pour un bon travail, par exemple un vrai mi-temps, mais deux heures par-ci par-là ça ne va pas… », explique O***, avant de rappeler qu’une femme a souvent une double journée de travail : « tu ne peux pas travailler et laisser les enfants, en même temps, il faut travailler pour les enfants. S’occuper des enfants c’est déjà un travail en soi. J’ai aussi dû m’occuper de mon père handicapé ».

Se retrouver à Africa 93 est un véritable moyen de résistance à cette dépossession de son propre temps. C’est un lieu pour discuter, cuisiner, rire et faire la fête ensemble, sans contraintes. Les femmes y articulent ensemble leurs idées sur le travail, à partir de leur expérience. Elles s’interrogent par exemple sur le rapport entre travail et liberté. D’un côté, travailler leur permet de vivre sans mari et de devenir indépendantes : « J’ai appris plein de choses : je compte sur moi. Je suis responsable, de moi et de mes enfants. Si tu ne travailles pas, il n’y aura personne qui te ramènera un panier de courses à la maison. », dit O***. Il s’agit de subvenir à ses propres besoins, de garantir ses conditions matérielles d’existence par soi-même. D’un autre côté, leur expérience du travail précaire ne les rend pas dupes quant à l’aliénation inhérente au travail salarié, qui abstrait la valeur du travail tout en liant l’individu à un rythme imposé de l’extérieur. Sur cette question, les conclusions divergent : pour K***, « les années passent vite. Il faut un travail fixe, avec un contrat. » O*** réplique, avec le sens du paradoxe : « ah non, pas un travail fixe. Tu es comme avec des menottes avec un travail fixe. » À Africa 93, le débat est possible, le soutien est toujours présent.

Alice Gaulier 50-50 Magazine 

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