Culture Un concert brillant dirigé par de jeunes cheffes d’orchestre à la Philharmonie de Paris

Le 23 novembre, la Philharmonie de Paris organisait un « Tremplin jeunes cheffes d’orchestre »: six femmes cheffes d’orchestre sélectionnées pour l’occasion, Chloé Dufresne (France), Holly Chloe (États-Unis), Sora Elisabeth Lee (Corée du Sud), Nil Venditti (Italie), Gabriella Teychenné (Angleterre) et Lucie Leguay (France), ont dirigé un programme riche interprété par l’Orchestre de Picardie. À l’honneur également : Vajrayana, l’oeuvre d’une maturité exceptionnelle de la jeune compositrice Camille Pépin. En France, seulement 4% des chef.fes d’orchestre sont des femmes.

L’entrée était libre et les spectatrices/spectateurs nombreuses/nombreux, témoignant de l’envie de reconnaître le talent musical de ces nouvelles cheffes d’orchestre. Des responsables et directrices/directeurs des orchestres français étaient également présent.es pour juger de leur art : ce comité artistique pourra les aider à évoluer dans leur carrière. Comme le remarquait le directeur de la Philharmonie de Paris, Laurent Bayle, dans son introduction au Tremplin, ce chiffre ridicule de 4% de femmes cheffes d’orchestre relève du pouvoir de deux champs. D’une part, la politique des pouvoirs publics pourrait renforcer les moyens financiers versés aux conservatoires, aider l’insertion des musiciennes en soutenant notamment les orchestres de région ou en instaurant des quotas. D’autre part, les collectifs, et notamment les responsables d’institution, doivent être volontaristes en favorisant la recherche et l’embauche de musiciennes. Ce Tremplin répond à la «Charte pour l’égalité entre les femmes et les hommes au sein des orchestres et des opéras» établie par l’Association Française des Orchestres (AFO) et les Forces musicales en juillet 2018 : l’attention portée aux jeunes femmes artistes à la sortie des conservatoires, des académies ou des concours, et un travail de repérage et de suivi en lien avec les agents et les conservatoires.

Un parcours «incroyable»

Malgré les discriminations sexistes structurelles qui limitent l’accès à la profession, des femmes talentueuses et courageuses n’attendent pas l’abolition du patriarcat pour devenir cheffes d’orchestre. Alors qu’elle étudiait l’économie, Holly Chloe découvre sa passion dans un camp d’été où elle avait le rôle de cheffe d’orchestre. Elle décide d’en faire son métier. Elle décrit son parcours avec enthousiasme comme «incroyable.» Il est en effet atypique : elle n’arrive dans le milieu de la musique classique qu’à 19 ans, bien après avoir appris à jouer plusieurs instruments dans d’autres genres. Si elle étudie aujourd’hui avec le chef Johannes Schlaefli à Zürich (Suisse), c’est parce qu’«il m’a vue par hasard diriger un orchestre, et m’a ensuite invitée à suivre son cours.» Grâce à cette rencontre, «beaucoup de portes se sont ouvertes. En Europe, il y a plus d’opportunités qu’aux États-Unis car il y a beaucoup de masterclass (1)

C’est donc grâce à son inventivité que la jeune cheffe d’orchestre a échappé au sexisme : en commençant par interpréter de la musique contemporaine, elle n’a pas suivi la voie traditionnelle. Puis, en s’engageant dans la musique classique, elle ne s’est pas souciée des normes et c’est en tant qu’artiste qu’elle a saisi sa chance. Elle a imaginé pour elle-même un avenir singulier et a pu gagner en expérience, montrant que d’autres possibles sont à explorer. Son modèle, après sa mère qui est également une artiste, en design d’intérieur, est le chef d’orchestre Carlos Kleiber : «il s’efface derrière la musique, il ne s’agit pas de lui : il s’agit de la musique elle-même.» Elle a beaucoup aimé cette expérience à la Philharmonie : «l’Orchestre était toujours prêt à essayer de nouvelles choses», mais elle aimerait « trouver un monde dans lequel il n’y a pas de séparation entre les cheffes et les chefs d’orchestre. Cette séparation met trop en avant une supposée différence entre les deux, et on perd la grande image où la cheffe d’orchestre et son orchestre laissent entendre la musique elle-même.»

« Quand je joue ou quand je dirige, je me concentre sur la musique, et j’oublie qui je suis. »

Sora Elisabeth Lee partage cet avis : «il n’y a pas de différence entre un chef et une cheffe d’orchestre. Je me sens très normale [rire], je n’ai jamais pensé à moi-même comme quelqu’un de spécial, ou de faible. Quand je joue ou quand je dirige, je me concentre sur la musique, et j’oublie qui je suis.» Son parcours est très différent de celui de Holly Chloe : elle a d’abord longtemps été une pianiste classique en Corée du Sud. Mais, comme Chloe, c’est par hasard qu’elle découvre la direction d’orchestre. Elle participe un jour à un concert de musique de chambre (petit ensemble d’instruments), et c’est «un nouveau monde qui s’ouvre. Je suis plus heureuse en jouant à plusieurs que seule.» Sa professeure de piano en Corée l’encourage beaucoup, «elle est la personne la plus importante dans ma vie. » Elle apprend qu’il existe une classe de direction d’orchestre à l’université de Munich (Allemagne) : «je me dis alors que je peux essayer, mais je n’étais pas sûre de moi.» Elle réussit l’examen.

« J’étais la seule fille dans ma classe d’orchestre »

Lucie Leguay, la candidate qui a été particulièrement remarquée par le comité artistique, vient pour sa part du Conservatoire de Lille. Pour elle aussi, c’est une rencontre qui a été décisive : «Quand j’ai rencontré Jean-Sébastien Béreau (professeur de direction d’orchestre), j’ai eu une révélation. Je n’aimais pas jouer dans mon coin, et il m’a parlé du rapport humain avec l’orchestre.» Après avoir obtenu son Master de Direction d’orchestre à Lausanne (Suisse), elle crée son propre orchestre : l’Orchestre de Chambre de Lille (OCL). En revenant sur son parcours, elle remarque : «J’étais la seule fille dans ma classe d’orchestre. Mais je pense que le regard du jury commence à changer, même si bien sûr j’ai reçu des réflexions sexistes. » Ce qui est important pour elle dans l’expérience de direction d’orchestre, c’est le regard : «Nous n’avions que 25 minutes de répétition avec l’orchestre ce matin. Alors je leur ai dit : « je vais vous montrer plutôt que de vous parler », et nous avons exprimé des choses justes avec les yeux.»

Ces cheffes d’orchestre restent des exceptions dans le milieu de la musique classique. Comme leurs récits le laissent entendre, le hasard joue un grand rôle dans leur accession à ce métier. Les structures d’apprentissage de la musique sont à transformer pour que la profession soit considérée comme possible par les musiciennes dans leur ensemble. À l’issue de cette rencontre, les orchestres présents ont fait des propositions aux candidates. Les responsables de cet événement commentent : «Nous ne voulions pas faire de concours, avec classement et prix mais proposer un moment fort de rencontres entre de jeunes femmes cheffes d’orchestre et les grandes formations orchestrales françaises. Les résultats ont dépassé nos espérances.» Ce type d’initiative, s’il est réitéré et repris par d’autres institutions, peut véritablement ouvrir la profession à tous les talents, sans la restreindre à ceux des hommes.

Vajrayana de Camille Pépin est l’autre découverte de la journée et a été saluée avec enthousiasme par le public.

 

Alice Gaulier 50-50 Magazine

 

1 Master class : cours public donné par un.e professeur.e d’envergure à de jeunes musicien.nes sélectionné.es pour l’occasion.

Photo Maxime Guthfreund

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