France Paye Ta Shnek : rencontre avec sa créatrice, Anaïs Bourdet

En 2012 naissait Paye Ta Shnek, une plate forme recueillant des témoignages du sexisme ordinaire, du harcèlement et de la violence sexuelle. Six ans, des dizaines de déclinaisons et un livre plus tard, nous avons rencontré Anaïs Bourdet, sa jeune fondatrice, pour une discussion sur les origines du tumblr, ses évolutions et sa postérité après MeToo

A l’origine de Paye Ta Shnek, il y a l’envie d’Anaïs Bourdet de parler du harcèlement, qui doit beaucoup à la vidéo  de Sophie Peeters. Très vite, elle est choquée par le racisme qui émane des commentaires de cette vidéo. «On entendait partout que le harcèlement de rue, c’était un truc d’immigrés, de musulmans ou de pauvres» explique-t-elle. Un cliché qu’elle souhaite changer. Un second élément sert de déclencheur : juste après avoir vu la vidéo, elle est poursuivie par un homme en voiture. Un «énième épisode de harcèlement», mais dont cette fois, elle ose parler. «J’en ai enfin parlé à mes copines et la discussion a révélé qu’on avait toutes des histoires à raconter sur le sujet.»

Convaincue qu’il existe bien d’autres histoires semblables, Anaïs Bourdet lance un appel public. Elle incite les gens à prendre des initiatives dans leurs domaines respectifs. Le succès est au delà de ses espérances et les déclinaisons se multiplient. «Je ne pensais pas qu’il y en aurait autant. J’ai été la première surprise» confie-t-elle. Aujourd’hui, il existe une quarantaine de projets, tous construits sur le même modèle : une succession de très courts témoignages relatant une situation ou un comportement sexiste. Chaque domaine ou presque à sa propre interface : Paye Ta Robe dénonce le sexisme dans le milieu des avocats, Paye ta blouse, celui du milieu hospitalier, Paye ta fac, celui des bancs de l’université, Paye ton taf, celui du monde du travail …

Une libération de la parole ?

Lorsqu’on lui parle de l’impact de Paye Ta Shnek et de ses petites sœurs, Anaïs Bourdet reste modérée : «je suis toujours un peu mal à l’aise quand on parle à propos de Paye Ta Shnek de libération de la parole, alors que cela fait des années que les femmes témoignent, parlent, sous différentes formes. Internet a donné de nouveaux outils de prise de parole mais la parole, elle, n’est pas nouvelle

Et lorsque l’on parle de libération de la parole, impossible de ne pas évoquer le mouvement #MeToo, dont l’effet est sans cesse souligné par les médias. Pour la créatrice de Paye Ta Shnek, «il a relancé les envies de témoignages» et a créé un regain des contributions sur les tumblr comme le sien. «Les témoignages #MeToo et #BalanceTonPorc se faisaient publiquement, par le biais d’un compte Twitter ou Facebook ; sur Paye Ta Shnek, j’ai récupéré les personnes  qui voulaient témoigner anonymement, sans donner leur identité» explique Anaïs Bourdet.

Elle souligne l’importance de ces mobilisations : «je pense que cela a généré plus de prises de conscience chez les femmes, à propos des choses que nous  vivions  et que nous jugions  « normales ».  Maintenant, nous savons qu’elles sont inacceptables.» Cela a aussi permis un élan de solidarité, de sororité? « nous nous sommes senties faire partie d’une équipe», confirme-t-elle. Pour elle, la lutte ne fait que commencer, elle prévoit et espère un essor toujours plus grand de la mobilisation des femmes. « La première vague sur le harcèlement et le sexisme était en 2012 et la vague #MeToo était beaucoup plus grande, donc je pense que la colère ne va aller qu’en grandissant. Il faut s’attendre à ce qu’un épisode encore plus grand que #MeToo intervienne dans quelques années. »

L’immobilisme de la société, un obstacle aux avancées                          

Si elle reconnait une avancée dans la prise de conscience, Anaïs Bourdet déplore l’absence  d’effets visibles. «La prise de parole seule ne suffit pas. Le fait que les femmes parlent, c’est génial pour la prise de conscience, mais il faut des vraies solutions concrètes derrière.» Or, déplore t’elle, «personne ne s’est vraiment emparé du sujet. Il n’y a pas la remise en question qu’il y aurait dû avoir après tous ces témoignages.»  Pour elle, «la société toute entière est à reconstruire.»  Le chantier est « gigantesque », et les politiques ne s’y attellent pas sérieusement.

Les disfonctionnements judiciaires sont pour elle un autre obstacle au changement. «Les violeurs continuent à violer et les agresseurs à agresser, car ils ne sont absolument pas inquiétés. Il y a des instances qui sont intouchables, et tant que nous ne les toucherons pas, rien ne pourra avancer.»

Elle explique que «pour l’instant, les seules qui portent vraiment une volonté de changement, ce sont les associations.» Mais ces structures «sont trop peu nombreuses, trop peu financées, trop peu aidées, pour endosser un chantier de cette taille là. Elles se limitent donc à l’échelle locale, alors qu’il faut se lancer aux échelles nationales et internationales».

D’autant plus que gérer une page de témoignages est éprouvant. «Je publie à un autre rythme, parce qu’au bout de six ans, cela devient éprouvant pour ma propre santé mentale. Je fais des pauses, parce que je sens que sinon, au bout d’un moment, je craque» confie la jeune femme. L’expérience est difficile pour chacune des gestionnaires des tumblr qui sont nés de Paye Ta Shnek. «Nous avons toutes nos propres histoires, nos propres trauma, qui font écho aux témoignages que l’on recueille» souligne Anaïs Bourdet. «Nous nous soutenons, nous nous entraidons et nous faisons face ensemble. Malgré tout, ce n’est pas un travail que l’on peut faire à trop long terme.»

Une volonté persistante de changement

Pourtant, la volonté d’Anaïs Bourdet de faire bouger les choses est intacte. Pour continuer à mobiliser sur les violences et le harcèlement sexistes, elle a créé avec Elsa Miské, consultante en marketing, et Margaïd Quioc, journaliste, Yesss, un podcast qui informe sur les moyens de défense possibles face aux violences. «A mon échelle, je ne peux pas changer le fonctionnement de la société, en revanche, je peux transmettre un maximum d’informations aux femmes, pour qu’elles sachent comment se défendre. Ce que nous pouvons faire, c’est nous former entre nous, nous donner des conseils, des stratégies, pour que nous puissions nous sortir nous-mêmes, en tant que femmes, de situations dangereuses ou inconfortables

L’objectif du podcast est également de donner de la visibilité à des femmes inspirantes, qui ont combattu leurs agresseurs. «Le but est de mettre en avant les témoignages des « warriors », ces femmes qui ont résisté à leur agresseur, et de se donner par leur exemple de la force» explique Anaïs Bourdet. L’émission a pour vocation de « permettre l’empowerment entre femmes.» Elle porte aussi la volonté de ses créatrices de «développer une pensée et un esprit de communauté, d’entraide, de solidarité.» Créer une véritable sororité qui permettra de faire, enfin, bouger les lignes.

 

Pauline Larrochette 50-50 magazine

 

Photo © Chloé Kaufmann

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