Retraites La Maison des Babayagas de Montreuil : une utopie réaliste

« Vieillir, d’accord, mais pas dans n’importe quelles conditions ! Et ça, ce n’est pas un boulot pour les poules mouillées ! »

Justement, Thérèse Clerc, « la mère » du projet, et les Babayagas montreuilloises n’ont pas froid aux yeux… Après sept années de débats et surtout de combats, la première pierre de cette maison de retraite pas comme les autres a enfin été posée en décembre 2009 : une quinzaine de vieilles dames y emménageront au printemps 2012, refusant ainsi de faire partie de la cohorte de ces 17 millions de vieux qui représentent « un marché juteux pour les gériatres en tous genres et l’industrie pharmaceutique ».

Mais pour comprendre l’esprit du projet, un retour en arrière s’impose.

Comment l’inspiration vint à Thérèse Clerc…

Lorsque Thérèse Clerc perd ses parents, au début des années 1990, cela fait plusieurs années déjà qu’ils sont dépendants et qu’elle s’occupe d’eux au quotidien. Peu de temps après leur mort, encore émue de les avoir vus se dégrader ainsi et d’avoir dû affronter seule l’organisation d’un quotidien complexe, lui vient l’idée d’une maison de retraite différente. La Babayaga, c’est cette sorcière des contes russes qui vit au fond de la forêt, dans une maison perchée sur des pattes de poulet, et qui parfois va jusqu’à dévorer les petits enfants… Cet emblème de vieille dame indigne convient parfaitement à Thérèse qui rédige avec inspiration le projet d’une maison « pour femmes vieillissantes qui veulent se prendre en charge elles-mêmes jusqu’au bout ». Pourquoi des femmes seulement, à l’heure de la non-discrimination tous azimuts ? Parce que, répond-elle avec facétie, à notre âge, « tous les hommes sont morts ! ». Plus sérieusement, c’est l’esprit même de solidarité totale entre les habitantes de la maison qui implique la non-mixité.

Avec deux vieilles copines de militance qui ont aussi connu la douloureuse expérience d’accompagner leurs parents en fin de vie, Thérèse Clerc présente en 2000 le projet à de nombreux responsables politiques et institutionnels qui, sans doute effrayés par sa modernité, les remercient poliment.

Il faudra la canicule de 2003 et l’hécatombe de vieux — 11 000 décès en trois semaines — pour que les hommes politiques qui avaient remisé le projet au fond de leur tiroir se souviennent des Babayagas… L’idée devient tout d’un coup séduisante : « ne restait » alors plus qu’à résoudre toutes les questions administratives et boucler le montage financier, soit six années de combats.

Un projet pour vieilles qui décoiffe…

La Maison des Babayagas est une anti-maison de retraite où tout est prévu pour éviter d’être « emmurées vivantes » : le combat d’Antigone, certes, mais surtout pas sa fin tragique !

Alors que le modèle classique de maison de retraite se compose de parties collectives de type hôtelier et d’espaces privatifs inspirés de la culture hospitalière, la quinzaine de Babayagas — qui se sont cooptées — seront locataires de l’Office des HLM de Montreuil (qui réalise la construction et en restera propriétaire) pour des loyers modulables de 200 à 700 euros en fonction de leurs ressources. L’ancien maire, Jean-Pierre Brard, a soutenu dès le début le projet et la maire actuelle, Dominique Voynet, a repris le flambeau. Situé sur un terrain de 700 mètres carrés en plein centre-ville cédé par la Ville de Montreuil, le petit immeuble de trois étages se composera de studios de 35m2 avec cuisine et salle de bains et d’espaces collectifs (terrasse pour jardinage, bibliothèque, ateliers pour les artistes, salles de conférences et de réunion). Un studio sera réservé pour une infirmière de nuit car aucun espace médical n’est prévu à dessein. Les Babayagas auront recours aux services de l’hospitalisation à domicile si nécessaire. Originalité supplémentaire : l’architecte travaille depuis le début avec les futures locataires, prenant en compte leurs désirs et leurs besoins, une première à l’OPHLM…

Une maison de retraite autogérée, solidaire et citoyenne.

– Maison autogérée puisque les locataires n’auront ni directrice ni organisme de tutelle, et donc pas de hiérarchie ni de personnel coûteux. Juste une médiatrice déjà budgétée pour résoudre les inévitables conflits qui ne manqueront pas de ponctuer la vie de ces vieilles dames au verbe toujours animé ! Tout se décidera démocratiquement par des habitantes responsables.

– Maison solidaire puisque l’idée est de mettre en place une « tontine », caisse commune permettant d’aider celles qui ont le plus de difficultés financières, et aussi d’établir une solidarité personnelle pour pallier les inévitables faiblesses des corps vieillissants et de s’aider, comme le dit pudiquement Thérèse Clerc, « à franchir l’ultime passage dans la tendresse ».

Voilà des retraitées qui ne coûteront rien à la société puisque, simples locataires, elles gèreront seules et ensemble tous les aspects de leur vie.

– Maison citoyenne, enfin, puisque toutes ces femmes refusent de se laisser enfermer dans des « ghettos pour personnes âgées ». Les Babayagas veulent une maison ouverte sur la cité : ouverte aux enfants après la journée scolaire pour qu’ils viennent y faire leurs devoirs, aux jeunes femmes manquant d’une nécessaire transmission, aux migrantes pour des cours d’alphabétisation. Les Babayagas veulent bien entendu s’amuser en organisant des dîners de quartier mais surtout impulser la réflexion sur toutes les questions de la vieillesse à travers Unisavie (l’Université du Savoir des Vieux), qui réunira autour d’elles des experts et des spécialistes dans un échange pluridisciplinaire : anthropologues, sociologues, économistes et philosophes se pressent déjà auprès des Babayagas dans l’esprit des groupes Balint des années 1970. Confirmant ainsi le credo de Thérèse Clerc insufflé dans son projet, la Maison des Babayagas est avant tout « un projet destiné à changer le regard sur les vieux » pour passer de l’habituelle sollicitude à un échange citoyen.

En attendant que le lieu soit terminé, les Babayagas partent plusieurs fois par an « en colonie de vacances » dans l’Yonne, dans un lieu prêté par la Ville de Montreuil, pour expérimenter toutes les facettes de ce vivre ensemble qu’elles innovent et peaufiner tous les aspects de leur projet. Pour toutes ces femmes qui sont des militantes depuis de longues années, la contestation et le combat pour changer la société est une seconde nature : comment se défaire d’une conscience politique quand, depuis toujours, on a trouvé dans l’engagement le sens de la vie ?

Danielle Michel-Chich  –  ÉGALITÉ