Contributions Le sexe des infos : représentation des hommes et des femmes dans les médias, par Marlène Coulomb Gully, universitaire

On sait la propension des individus à se conformer à l’image que les médias prétendent leur renvoyer d’eux-mêmes. L’importance d’analyser les représentations qu’ils véhiculent apparaît donc clairement, en particulier pour les rapports de genre. Une étude mondiale sur les médias, à partir d’une analyse de 1365 bulletins d’informations, a été réalisée le 10 novembre 2009 et présentée en octobre 2010.

Les médias sont, pour reprendre la formule du philosophe Michel Foucault, une « technologie de pouvoir », au même titre que la famille ou l’école. En tant que tels, ils sont normatifs : ils ne se contentent pas de décrire une réalité qui existerait en dehors d’eux, ils l’interprètent en fonction de normes et de valeurs qu’ils contribuent à imposer.

Non seulement les médias ne sont pas descriptifs, mais ils sont aussi prescriptifs : on sait en effet la propension des individus à se conformer à l’image que les médias prétendent leur renvoyer d’eux-mêmes : ainsi par exemple de la force de coercition des modèles féminins véhiculés par les magazines, sur la représentation que les femmes se font d’elles-mêmes, et que les hommes se font des femmes !

L’importance d’analyser les représentations que véhiculent les médias apparaît donc clairement, en particulier pour les rapports de genre, c’est-à-dire ceux qui régissent les relations entre les hommes et les femmes. C’est tout le sens du « GMMP ».

Deux mots encore sur la perspective « épistémologique » qui nous guide ici : trop souvent, l’étude du genre se limite à l’étude des femmes. On comprend bien pourquoi : trop de silences, trop d’invisibilité ont rendu cette focalisation nécessaire. Mais si les femmes sont les premières victimes des inégalités de sexe, d’autant plus insupportables qu’elles sont le plus souvent en situation de dominées, les hommes sont eux aussi contraints à des jeux de rôle en raison de leur sexe. Le rééquilibrage entre les sexes ne peut se concevoir si l’on oublie de conjoindre hommes et femmes dans la réflexion. C’est pourquoi, centrée sur les femmes pour les raisons que l’on vient d’énoncer, l’étude qui suit s’efforcera, dans ses conclusions, de penser conjointement les représentations des hommes et des femmes.

Le Projet mondial d’observatoire des médias

Le projet mondial d’observatoire des médias (Global Medias Monitoring Project, GMMP) est l’étude la plus vaste portant sur la représentation des hommes et des femmes dans les médias d’information. Faisant le constat récurrent de la sous-représentation des femmes, et de leur confinement dans des rôles stéréotypés, le GMMP œuvre pour une représentation juste et équilibrée des hommes et des femmes dans et par les médias.

Menée par des bénévoles (chercheurs, professionnels des médias, militants), cette recherche constitue aujourd’hui une référence majeure dans le domaine du genre et des médias, qu’il s’agisse du programme d’action décidé lors des rencontres de Beijing, des Objectifs du millénaire pour le développement (OMD) ou des travaux de recherche sur le genre.

La première étude date de 1995 et portait sur les informations diffusées dans 71 pays. Elle est renouvelée depuis tous les cinq ans. L’édition de 2009 est donc la 4ème : avec 108 pays pris en compte, elle couvre 55 % des nations, totalisant 82 % de la population mondiale. Sa représentativité est donc très bonne, voire excellente.

1365 bulletins d’informations ont ainsi été analysés en cette journée du 10 novembre 2009, dans la presse, à la télévision et à la radio, totalisant 17 795  reportages, mettant en scène 38 253 personnes et impliquant 20 769 journalistes.

Dans le monde, 24 % des sujets des nouvelles sont des femmes…

Les femmes ne sont que 24% à être le sujet d’une nouvelle. Elles étaient 17 % en 1995, 18 % en 2000, 21 % en 2005 : à ce rythme, estime le GMMP, il faudra plus de quarante ans pour atteindre la parité !

Avec un score de 44 %, elles s’approchent de la parité en ce qui concerne les personnes interrogées pour donner un avis général dans les nouvelles.

Mais seul un « expert » sur cinq est une femme (17 % en 2005)

Les femmes sont présentées différemment des hommes dans les nouvelles : leur âge est indiqué deux fois plus souvent que celui des hommes, elles apparaissent en photo une fois et demie de plus que leurs congénères masculins et les reportages ne reflètent pas la réalité, car ils ne présentent pas les femmes dans les postes professionnels ou d’autorité qu’elles occupent réellement. Ces caractéristiques sont une constante depuis la première édition du GMMP en 1995.

Côté journalistes, les femmes présentent 37 % des reportages dans la presse écrite, la radio et la télévision combinées

Les reportages présentés par les journalistes femmes sont plus susceptibles de combattre les stéréotypes sexistes que ceux présentés par les hommes

Les préjugés sexistes que l’on observe dans les médias d’information traditionnels (télévision, radio et presse écrite) sont transposés dans les « nouveaux » médias d’information (Internet).

… Et en France

Quel corpus ?

Les médias analysés le 10 novembre 2009 (dont le nombre a été fixé par le GMMP pour respecter un équilibre entre les pays représentés) sont les suivants :

– Presse : Le Figaro, Le Monde, Libération, Le Parisien, Le Progrès, Ouest France, Elle, Marianne.

– Radio : France Inter, RTL, Europe1, France Info, France Culture, Hit West (station régionale privée à forte audience locale à Nantes).

– Télévision : TF1 (13h, 20h), M6 (le bulletin de 19h45), France 2 (20h) et France 3 (19-20).

Les résultats relatifs à la représentation des hommes et des femmes dans les médias français confirment globalement l’étude mondiale.

Un quart/trois quarts : tel est le ratio femmes/hommes dans la média-réalité française

Les femmes n’apparaissent que dans 27 % des nouvelles (ce chiffre est donc un peu supérieur au chiffre monde : 24 %).

Ce miroir que nous tendent les médias révèle donc un monde avant tout masculin. Qu’il s’agisse de « plancher collant » ou de « plafond de verre », les obstacles à une représentation équilibrée des hommes et des femmes sont bien réels.

Presse, radio, télévision : le tiercé perdant

Avec seulement 21 % des nouvelles mettant en scène des femmes, la presse est le plus masculin des médias ; avec 35 % des nouvelles mentionnant des femmes, la télévision est le moins masculin — à défaut d’être le plus féminin —, la radio occupant une position médiane avec ses 29 % .

La parole d’autorité reste un monopole masculin

Les femmes ne représentent que 27 % des sources d’information

Elles sont peu sollicitées comme expertes : seuls 22 % des paroles expertes émanent des femmes

Seuls 25% des porte-parole interviewés au cours des infos sont des femmes

On le voit à travers ces quelques chiffres : la parole d’autorité reste très largement un monopole masculin.

Les traits traditionnels de la représentation des femmes

Concernant d’autres caractéristiques qu’on a l’habitude d’associer à la représentation médiatique des femmes, soulignons les points suivants :

  • leur statut de victime : je rappelle que la « philosophie des médias » fait des victimes un sujet d’information privilégié et qu’à ce titre, hommes et femmes sont de bons candidats. On est quasiment à parité puisque si l’on prend l’ensemble des informations concernant des victimes, 51 % sont des femmes et 49 % des hommes. Mais on peut considérer que les femmes sont beaucoup plus que les hommes montrées avec ce statut, si l’on rapporte ce chiffre à l’ensemble des informations concernant les femmes.
  • dans un contexte où ce qui prime est l’absence de mention de ce type, l’évocation des liens familiaux est plus fréquente s’agissant des femmes (29 %) que des hommes (19 %).
  • les infos concernant les hommes sont plus souvent accompagnées d’une photo que celles concernant les femmes (85 % des nouvelles concernant les femmes sont sans photos et seulement 79 % des nouvelles concernant les hommes). Notons que le rapport est inverse dans les chiffres « monde ».
  • concernant la profession, on observe que 44 % des femmes contre 56 % des hommes sont mentionnés sans qu’il soit fait état de leur profession.

Économie, crimes et violences, politique : le tiercé gagnant des infos est masculin

Les thèmes privilégiés des médias sont aussi ceux où les hommes sont le plus présents, qu’il s’agisse de thèmes valorisés (politique et économie, où 79 % des nouvelles sont centrées sur un homme) ou pas (crimes et violences où les hommes sont présents à 76 %).

Les rubriques science et santé, justice et société et célébrités, arts et médias, sports sont plus ouvertes aux femmes (présentes entre 20 et 50 % de ces sujets, selon les thèmes), mais moins prisés des médias ici analysés.

On retrouve des constantes familières concernant la spécialisation thématique, le care, le lien social étant du côté du féminin tandis que des thèmes régaliens (politique, économie) sont réputés masculins.

La « philosophie » des médias est aussi à prendre en compte : un avion qui s’écrase est plus susceptible de faire une info qu’un train qui arrive à l’heure ; or les hommes sont plus portés que les femmes à transgresser l’ordre établi, que ce soit de façon positive (dans notre corpus, ils manifestent contre la « casse » des services publics, en l’occurrence la fermeture d’une gare dans une petite ville du SW, contre le mur érigé dans les territoires occupés, en Cisjordanie), ou négative (les braqueurs, les voleurs, les dealers sont plus souvent des hommes que des femmes). On voit donc comment fonctionne le cercle vertueux de la visibilité, entre les hommes et ce que faute de mieux j’appellerais « une philosophie » de l’information, qui contribue à marginaliser les femmes.

Le sexe des journalistes n’est pas neutre

Contrairement à ce qu’on a longtemps dit sur la neutralité des comportements journalistiques, prétendument dus à des modes de socialisation identiques entre hommes et femmes, on observe que dans une population assez équilibrée (53 % de journalistes hommes pour 47 % de femmes), les journalistes femmes sont plus enclines à donner la parole et un visage aux femmes que leurs homologues masculins (49 % pour les premières, 39 % pour les seconds).

Alors, rien de nouveau sous le soleil ?  Les lignes bougent, mais à la marge et lentement

Au cours des quinze dernières années, des progrès ont été faits. Si la vision des médias reste celle d’un monde essentiellement masculin (à 73 %, rappelons-le), la mixité progresse à la marge :

  • par l’intégration des femmes dans des domaines longtemps réputés masculins. De plus en plus, les médias rendent compte des activités des femmes dans l’espace public, et notamment dans leur vie professionnelle : les infos les montrent travaillant en entreprise, dans le monde de la justice — encore peu en politique —, voire comme artisans « plombières » ou « jardinières » !
  • par l’intégration des hommes dans des domaines longtemps réputés féminins : ils sont présentés comme pères et époux, en proie à des émotions ou sexualisés ; le « care » se masculinise.

La mixité progresse donc des deux côtés, mais cette évolution est encore trop peu visible, compte tenu du faible poids des femmes dans les médias, et très lente : au niveau mondial, rappelons que 17 % des nouvelles portaient sur des femmes en 1995, et 24 % en 2010 (27 % pour la France).

La marginalisation de la voix des femmes constitue un frein à la démocratie et au pluralisme de l’information. Œuvrer à leur meilleure prise en compte ne conduirait pas les journalistes à abdiquer leur objectivité, pas plus que leur liberté ne s’en trouverait limitée : rappelons-nous en effet que « ni les droits, ni la liberté ne sont sans distinction de sexe » (M. Gallagher, Avant-propos au GMMP 2010).

Plus d’informations sur www.whomakesthenews.org

Communiqué rédigé par Marlène Coulomb-Gully, Professeure à l’Université de Toulouse 2 et coordinatrice GMMP pour la France

marlene.coulomb@univ-tlse2.fr

Ont participé à cette recherche :

– Presse : Isabelle Garcin-Marrou (coordinatrice presse), Claire Blandin, Isabelle Hare, Virginie Julliard, Emilie Roche

– Radio : Cécile Méadel (coordinatrice radio), Magali Grollier, Isabelle Guglielmone (ainsi que certains de ses étudiants de l’Université de technologie de Compiègne)

– Télévision : Marlène Coulomb-Gully (coordinatrice TV), Pascale Colisson, Lorie Decung, Aurélie Olivesi, Nelly Quemener, Nozha Smati