Contributions En 1950 c’est : « Sois sage ! », en 1960 « Sois jolie ! », en 2000 « Consomme ! »

Dans les années 1950, le corps de la jeune fille est celui d’un féminin triomphant par lequel elle peut s’affirmer en tant qu’individu. Dans la presse, c’est cependant un autre vécu du corps qui s’exprime et on constate que la jeune fille s’en remet volontiers aux magazines pour exprimer ses soucis.

La rubrique « J’ai 18 ans » du journal Les Bonnes soirées (1) est, à ce sujet, révélatrice. Créée pour que les jeunes filles puissent se confier, elle s’adresse aux lectrices par le biais des figures de Martine et Françoise auxquelles les lectrices doivent s’identifier, qui renforcent l’image traditionnelle de la jeune fille.
Dans le journal, la jeune fille travaille comme dactylo, se dispute avec sa mère, danse dans les bals et tombe amoureuse. Cette représentation, typique des années 1950, est marquée par le sentimentalisme. La jeune fille est romantique ; les garçons sont au cœur de ses préoccupations tout comme son désir de plaire.
Cependant, l’amour est condamné par le journal. La jeune fille est trop jeune pour le vivre. En attendant, il faut prévenir ses désirs. Pour cela, BS utilise l’image de la jeune fille aux mœurs légères – qui pratique le flirt – pour l’opposer à la jeune fille sérieuse – qui attend le mariage. La mise en garde est permanente même si avec les années 1960, le journal se dirige vers un modèle plus permissif. Ainsi, la rubrique, qui reste dans un schéma traditionnel de représentation, assure la formation de la jeune fille mais au regard de conventions sociales et morales de l’époque bien-pensante.

Dès les années 1960, avec notamment Salut les copains et Mademoiselle âge tendre, les jeunes sont au cœur de la presse magazine. Cette presse n’est pas seulement un miroir de l’évolution des comportements des jeunes mais aussi un support, porteur d’un discours normatif sur les jeunes. Une analyse (2) du contenu de ces titres permet d’observer comment la presse magazine contribue à la formation de la jeunesse, quelles représentations des jeunes elle produit et surtout quelles oppositions – de genre – elle souligne, notamment lorsqu’elle appréhende le corps de la jeune fille. Dans les années 1960, le jeune s’inscrit dans la société avec son corps ; il se rend visible ; c’est pourquoi la presse magazine le met au centre de ses préoccupations. En ce qui concerne la jeune fille, la représentation donnée à son corps en dit long sur la place qui lui est dévolue dans la société.

1960 : faire du sport sans mettre en péril la beauté féminine

A l’adolescence, le corps est un terrain d’expérience où le sport a une fonction fondamentale, en ce qu’il est une « école de la vie », une instance éducative. Cependant, entre corps sportif masculin et corps sportif féminin, le traitement dans la presse est différent. Nous, les garçons et les filles (3) défend une pratique compétitive du sport féminin. Les jeunes filles doivent investir ce nouveau territoire et user du sport comme d’un outil d’affirmation. Elles doivent passer à l’acte contre l’avis de la famille et de l’école. A travers la défense du sport féminin, c’est bien le statut plus large de la femme dans la société que NGF conteste. En ce sens, le journal interroge la naturalisation du corps et essaie de balayer l’idée selon laquelle le corps féminin n’est pas fait pour le sport.

A l’opposé, Mademoiselle Age Tendre (4) a une dimension plus conformiste. Stéréotypées, les images données aux sportives se concentrent sur l’esthétisme de leur silhouette. Avant toute chose, la femme doit être agréable à regarder. La question du sport n’est abordée que tant qu’elle ne met pas en péril la beauté féminine. De plus, le rôle social de la femme est mobilisé. Contrairement aux garçons représentés dans l’espace public (stade, piscine), les jeunes filles sont cantonnées à l’espace privé, chambre ou cuisine. Cette représentation rejoint l’image de la femme au foyer, modèle que les jeunes filles doivent intégrer.

Rallye Jeunesse (5) a une posture intermédiaire. Le journal ouvre les pratiques sportives aux jeunes filles mais leurs activités sont segmentées. Les jeunes filles peuvent pratiquer un sport mais on leur propose uniquement du patinage artistique ou de la danse qui nécessitent grâce et légèreté. Quand RJ montre les filles jouant au basket, c’est par le biais d’une image esthétisée : en l’air, avec majesté, elles s’élèvent autour du panier, tandis que les garçons sont représentés en pleine action.

Ces représentations renforcent le clivage sexuel traditionnel, distinction qui est renforcée aussi au niveau de l’image de la vedette féminine. Représentée dans l’eau, en couple ou en train de coudre, elle est porteuse d’un modèle hygiénique et sanitaire et non réellement sportif. Ce traitement tout « en sentiment » renvoie directement à la presse de cœur. Ainsi, le sport apparaît davantage comme un facteur de différenciation et non d’homogénéisation.

« Mode, santé, beauté », la jeune fille formatée des années 2000

On observe ce phénomène tout autant aujourd’hui et cela notamment dans la presse vététiste qui exerce une véritable différenciation entre les genres.

Contrairement aux hommes qui sont représentés puissants sur leur VTT, les femmes sont rarement montrées en action. Les stéréotypes sont alors exacerbés : on les voit ainsi sans leur vélo, dans leur maison, entourée de leur famille et animaux et souvent sur un arrière-fond bucolique. La championne ne bénéficie pas de meilleur traitement : hyper-féminisée ou érotisée, elle pose en combinaison devant son VTT, exhibant davantage son physique que ses compétences sportives.

Depuis les années 2000, les titres tels que 20 ans, Jeunes et Jolies (6), Glamour ou Cosmopolitan continuent de peser dans la formation de la jeunesse mais ils tendent moins à préparer les jeunes filles à devenir des adultes responsables que des consommatrices à qui ils tentent d’inculquer des habitudes. Née pour créer et entretenir un marché, cette presse dont le discours tourne autour de thèmes qui sont les apanages classiques de la féminité – santé, beauté et mode – réaffirme par-là la morale traditionnelle. En ce sens, ces titres forment leurs lectrices en trois temps : par la segmentation (en les individualisant face aux autres filles, aux parents, au petit-ami, et en leur assignant une identité fortement marquée, en fonction de critères féminins) ; la qualification (en créant des besoins spécifiques liés à ces critères) et la persuasion (en encourageant à l’achat).

Ces représentations stéréotypées sont renforcées par des modèles-référents – les célébrités qui ont tout réussi –, auxquels la lectrice doit s’identifier, et des anti-modèles – les féministes, les lesbiennes. D’ailleurs, les jeunes filles sont très tôt confrontées à cette inégalité de traitement. Déjà, dans la presse adolescente, on trouve ces représentations : tandis que les garçons peuvent se réaliser dans la société ou leur métier, les jeunes filles, qui envisagent des carrières moins valorisantes, se réalisent en étant belles et désirables. Ainsi, ne les préparant pas selon les mêmes modalités au statut d’adulte, ces différents modèles renforcent les inégalités sociales dès leur plus jeune âge.

Sophie Kurkdjian, doctorante à l’université de Paris-I-Panthéon-Sorbonne
Prépare une thèse en histoire des médias.

(1) Les Bonnes Soirées : revue hebdomadaire illustrée (1922-1966) ; devient ensuite Bonne Soirée (1966-1971) puis Bonne Soirée télé (1972)
(2)  Cette analyse a été au cœur d’une journée d’étude, « Jeunes et jolis, la formation de la jeunesse dans la presse magazine », organisée le 18 mars 2011 par le centre d’histoire de Sciences-Po qui a réuni des chercheurs de différentes disciplines.
(3) Proche des jeunesses communistes, il paraît de 1963 à 1969.
(4) Il paraît de 1964 à 1974.
(5) De mouvance catholique, il paraît de 1959 à 1966
(6) Ces deux journaux ne paraissent plus en 2011 :
20 Ans ((1961-2010) et Jeunes et Jolies (1987-2010)

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