Contributions « Autoriser les aidants sexuels revient à professionnaliser la prostitution »

Fin avril, de grands quotidiens tels que Le Monde ou Libération, ont consacré des tribunes à deux thèmes : le projet de loi concernant la pénalisation des clients de prostituées, et le projet de création d’aidants sexuels pour personnes handicapées. Deux thèmes bien distincts et qui, pourtant, ont un point commun. Dans le premier cas il s’agit de promouvoir une politique « abolitionniste tempérée » en incriminant les clients. Dans le second cas, tout au contraire, il s’agit d’aménager la législation sur le proxénétisme en autorisant les services d’aidants sexuels pour les personnes handicapées. Mais dans les deux cas on parle bien de prostitution. Quel que soit l’habillage sémantique, les aidants sexuels (femmes ou hommes) représenteraient une forme de prostitution professionnalisée et spécialisée.

Notre association accueille des femmes handicapées, quel que soit leur handicap. Notre but est de militer pour la citoyenneté des personnes handicapées, considérant que le handicap n’est pas notre identité, qu’il est dû au hasard de la vie. Nous luttons également contre toutes formes de discriminations, en particulier lorsque l’on est femmes ET handicapées. Nous refusons toute ghettoïsation des personnes en situation de handicap.

L’instauration des aidants sexuels, présentée comme une prestation destinée aux personnes lourdement handicapées, rémunérée, et éventuellement remboursée, représente à nos yeux une mauvaise réponse à une bonne question. La bonne question, c’est celle de la sexualité des personnes handicapées : la société prend enfin conscience de leur sexualité et de leur vie affective, et nous nous en réjouissons, on a trop longtemps voulu ignorer cette question, on a trop longtemps dénié aux personnes handicapées leur désir de vivre leur sexualité d’hommes et de femmes dans l’authenticité et la dignité, et de pouvoir créer une relation amoureuse.

Quand la compassion tient lieu de réflexion éthique

La mauvaise réponse, c’est de poser comme principe qu’il y a une sexualité spécifique des personnes handicapées qui réclame une réponse spécifique. C’est une erreur qui conduit – une fois de plus – à la ghettoïsation du handicap. (Le raisonnement selon lequel « puisque ça se fait ailleurs, ça doit se faire chez nous » est un faux syllogisme).

Le projet des aidants sexuels nous pose problème à un double titre : d’une part en ce qu’il s’inscrit dans une forme de prostitution : notons que la demande émane à plus de 80% d’hommes handicapés, et que la réponse… est majoritairement assumée par des femmes. D’autre part, ce projet va à contre-sens d’un mouvement que nous voulons privilégier dans notre action. Nous voulons que les personnes handicapées puissent sortir de chez elles, de leurs institutions, pour aller vers des lieux rendus accessibles, notamment aux rencontres, y compris aux rencontres amoureuses (restaurants, cinémas, boîtes de nuit, voyages…). Faire venir à domicile ou en institution des « aidants », à heures fixes et rémunérés est la négation de ce mouvement qui veut aller vers l’extérieur.

C’est enfin, pour la société, se déculpabiliser en nous enfermant dans notre rôle social d’handicapés, de « pauvres handicapés ». La compassion tient lieu ici de réflexion éthique. Ce ne sont ni le misérabilisme, ni les positions morales qui peuvent répondre au problème. Nous manquons singulièrement d’une réflexion approfondie sur ce qu’est la sexualité humaine dont fait partie la sexualité des personnes handicapées.

En résumé, la prostitution, quel que soit son habillage, ne peut constituer une réponse. La réponse n’est pas plus dans l’enfermement des personnes handicapées dans l’attente d’une « prestation » supplémentaire, mais dans l’ouverture de l’environnement en termes de réelle accessibilité, pour permettre la multiplication des opportunités de rencontres.

Maudy Piot, présidente de Femmes pour le dire, femmes pour agir