Société « Aux Etats-Unis, c’est l’agresseur qui est surexposé. En France, c’est la victime ! »

Isabelle Steyer est avocate pénaliste spécialiste des affaires de violences faites aux femmes. Elle travaille en collaboration avec la Fédération nationale solidarité femmes (FNSF). A propos de l’affaire DSK, elle revient sur les spécificités médiatiques et juridiques américaines et françaises.

Que pensez-vous de la façon dont la justice américaine opère dans l’affaire DSK ?

Aux Etats-Unis, il y a une surexposition de l’auteur et une sous-exposition de la victime. Il est notable que l’auteur est livré en pâture aux médias, ce qui est interdit en France.

La victime présumée dans l’affaire DSK est protégée, elle est aujourd’hui introuvable. On ne connait pas son visage, elle n’est pas identifiable. Aux Etats-Unis, le système s’appuie sur l’exposition du coupable présumé et il y a ce que l’on pourrait appeler la présomption de crédibilité des propos de la victime. C’est à la défense de rechercher des failles.

Et en France, comment une telle affaire aurait-elle été traitée par la justice ?

En France, c’est l’inverse total, le système pénal s’appuie sur l’exposition de la victime présumée. Le principe de présomption d’innocence est beaucoup mieux protégé. L’atteinte à ce principe constitue un délit. En France c’est le mis en cause que l’on cache sous un drap. Il existe le droit à l’image et la protection de la vie privée.

Ici, c’est beaucoup plus compliqué pour les victimes, l’anonymat n’existe pas. La protection de la victime n’a même jamais été élaborée dans aucun projet de loi. On estime qu’affronter le public, exposer sa vie privée et celle des ses proches est une preuve de crédibilité.

Comment sont traitées les victimes par la justice ?

En France, il n’y a pas d’arsenal juridique de protection des victimes, on surexpose la victime présumée à la recherche de la preuve. On utilise sa fragilité. On expose son sexe, on va même jusqu’à faire des examens, comme des tests de virginité. Toute sa vie est passée au crible. Et c’est à elle de faire la preuve de son agression.

La réussite de la plainte dépendra de la vie privée de la femme, si sa vie est tranquille c’est bon pour elle, mais si elle a eu trois maris et des amants, une vie privée chaotique, c’est plutôt en sa défaveur. Comme si des habitudes sexuelles pouvaient légitimer un viol.

Il y a de très nombreuses avocates en France et aux Etats-Unis, pourquoi y a-t-il si peu d’avocates interviewées à propos de l’affaire ?

En France, le droit pénal est le droit du prévenu, pas de la victime, c’est le droit de l’agresseur. Il a été construit autour du prévenu. Le terme de victime est aujourd’hui dans le code pénal mais n’a pas de définition juridique. Ce sont les hommes qui font du pénal. Il y a très peu de femmes pénalistes, c’est un milieu très macho où les rôles des femmes et des hommes sont très stéréotypés. Ce sont les hommes qui défendent les hommes agresseurs ainsi que les femmes victimes, avec leurs valeurs d’hommes. Le droit pénal est un droit qui reproduit le schéma de la domination masculine.

Les femmes sont avocates pénalistes trois ou quatre ans puis arrêtent et changent de branche. Les horaires des cours d’assises sont très particuliers, on peut sortir à 3 h du matin. On est amené à travailler jour et nuit. C’est difficile pour les femmes qui ont une famille.

Souvent les femmes victimes préfèrent être défendues par des hommes car elles les pensent plus costauds, elles imaginent qu’elles seront mieux défendues par un homme. Pour moi, défendre une femme, c’est défendre toutes les femmes. Je succède souvent à des confrères hommes. Ces femmes me disent qu’elles viennent vers moi car elles se rendent compte alors que seule une femme saura décrire toutes les difficultés, toutes les souffrances liées à un viol.

Vous suivez de nombreux dossiers de violences faites aux femmes, pourquoi seulement une femme sur dix  porte-t-elle plainte en France ?

C’est très dur pour les femmes d’aller jusqu’au bout de leur plainte. Elles doivent exhiber leur vie privée et leur vie sexuelle avec l’aval de leur mari ou compagnon, qui est la deuxième victime. La vie sexuelle du couple est modifiée lorsque la femme a été violée et doit être exposée car elle est une preuve du viol.

Les femmes se sentent dévalorisées, elles ont honte, elles ont peur, elles ont perdu leur identité. On est face à des femmes amputées. Le viol est un meurtre psychique.

Si on veut crédibiliser la parole des femmes, il faut avoir une vision égalitaire des faits. On pose souvent la question à la victime « Pourquoi étiez-vous dehors à 4h du matin ? ». On ne la pose pas à l’agresseur. C’est une question sexiste. La liberté d’aller et venir et de se vêtir comme on veut n’est pas la même, encore aujourd’hui, pour les femmes et les hommes.
La liberté des femmes pose question dans les dossiers de viol.

Comment les médias relaient-ils ces dossiers en général ?

Les médias sont porteurs, comme la justice, de présupposés. Ils ne prennent pas la mesure du traumatisme qu’est le viol.

Tout ce qui peut discréditer la victime est mis en avant par la presse, qui fournit souvent des éléments d’information ou d’appréciation que parfois les femmes victimes elles-mêmes ne connaissent pas.
J’ai eu le cas d’une mineure violée dans un train. Elle a appris par la presse la position du parquet sur son dossier. Les journaux ont aussi affirmé qu’elle avait bu, ce qui était le cas. Comme elle avait bu, elle n’était pas présentée comme crédible. Dans ce cas, les journalistes adoptent le raisonnement de l’agresseur. Personne ne se posait la question de savoir si ce n’est pas justement une circonstance aggravante au viol.

Pensez-vous que les choses peuvent bouger en France si les faits reprochés à Dominique Strauss-Kahn sont avérés ?

J’ai travaillé sur de nombreux dossiers où des hommes de pouvoir, qu’ils soient médecins ou hommes politiques, violent des femmes. On remarque toujours les mêmes scénarios, ils sont remis très vite en liberté. On mésestime les rapports de domination.

Le procès DSK amène un mouvement en faveur de la crédibilité de la parole des victimes.
Une femme de ménage va faire bouger la cause des femmes, va faire bouger les lignes.

Propos recueillis par Caroline Flepp – EGALITE