Les hommes, des féministes comme les autres « Comment je suis devenu pro-féministe »

Gonzague Jobbé-Duval

J’ai été élevé dans l’idée diffuse que, vis-à-vis d’une femme, un homme était tout ou rien. Si bien que la moindre remise en cause de la parole ou des décisions d’un homme, la moindre amorce d’égalité dans le temps de parole ou les responsabilités, était considérée comme une atteinte à sa personne.

Sans que j’en prenne toute la mesure, mon identité masculine était bâtie sur un rapport de pouvoir et sur un angoissant fantasme de puissance. Et pourtant la seule injustice dont j’avais conscience à l’époque était l’idéalisation morale des femmes comme « naturellement » bonnes, douces, altruistes, accueillantes, « l’avenir de l’homme ». Vous avez compris que je ne prenais pas en compte ce que pouvaient ressentir les femmes.

Ma vie changea quand je repris des études en master de ressources humaines au Celsa, après quelques années dans le métier du recrutement. Une sociologue, Sabine Fortino, nous introduisit en quelques séances à ce que les universitaires appellent les « rapports sociaux de sexe ». Au fond de la salle je questionnais et contredisais sans relâche. Peine perdue : elle m’avait retourné comme une crêpe. Je devais bien conclure avec elle, d’une part, à l’arbitraire des rôles sociaux attribués aux femmes et aux hommes, d’autre part, au profit que tiraient les hommes de la division sexuelle du travail.

« Me taire et écouter les féministes »

Je compris qu’en me focalisant sur l’idéalisation morale des femmes, j’avais occulté les bénéfices concrets dont je bénéficiais en tant qu’homme. Plus encore, je n’avais pas reconnu que l’idéalisation de « la » femme comme conscience morale pure servait aux hommes à se réserver l’exercice concret du pouvoir : la vanité des honneurs mais les honneurs quand même, l’argent sale mais l’argent quand même, les décisions inhumaines mais les décisions quand même, le pouvoir corrupteur mais le pouvoir quand même. Un consultant en rémunération eut cette formule devant moi : « Il faut préserver les femmes de la saleté du pouvoir »

Bientôt je me pris à analyser ma vie à cette lumière. Pourquoi m’arrangeais-je toujours pour marcher devant ma compagne dans la rue ? Pourquoi était-ce toujours moi qui dirigeais la danse ? Un jour que je dansais un rock avec une partenaire beaucoup plus douée que moi, je lui proposai de diriger. Au bord de la piste un groupe d’amis, tous des hommes, s’aperçut vite du renversement des rôles et ils poussèrent dans mes bras l’un d’entre eux en riant grassement.

Que s’était-il passé ? J’avais été dirigé et ce seul fait m’avait fait devenir une femme. Aux yeux du groupe il me fallait donc un homme, un vrai, pour me diriger. Je ne dirigeais pas la danse parce que je suis un homme mais pour que je sois un homme. C’était l’illustration de mes lectures de L’Ennemi principal de Christine Delphy et L’Anatomie politique de Nicole-Claude Mathieu : bien plus que mon anatomie, c’est la recherche et le bénéfice d’un rapport de pouvoir qui fait de moi un « homme ».

Ma connivence avec le mouvement féministe s’accrut par la rencontre de deux jeunes chercheuses et militantes féministes : Annie Ferrand et Anne-Laure Vernet, qui échangèrent devant moi leurs expériences et les analysèrent avec un courage et une rigueur telles qu’elles me firent tomber de ma distance surplombante. Tant que je les écoutais en silence j’étais au cœur et tout était limpide. Dès que je prenais la parole, tout se brouillait, se décentrait et l’expérience concrète de libération dont j’étais le témoin muet devenait un objet théorique froid et lointain. Je dois ainsi régulièrement revenir à la source, me taire et écouter les féministes.

« Je refuse de considérer les inégalités comme naturelles »

Mon changement personnel ne se fait pas sans peine. Abandonner vraiment la solidarité masculine me ferait beaucoup perdre en bien-être matériel et symbolique, comme le décrivait Léo Thiers Vidal. J’avance tout de même par sursaut éthique et par réalisme. J’ai envie de rencontrer authentiquement les femmes comme des personnes humaines et pas comme des miroirs grossissants. J’ai envie de devenir moi-même une personne humaine sans le trop grand et lourd costume du protecteur solide et courageux.

Je me désolidarise quelque peu des hommes de mon entourage par mon engagement dans deux associations mixtes de promotion de l’égalité femmes-hommes au sein de l’Eglise catholique : FHEDLES et le Comité de la jupe. Pour remettre en cause certaines évidences culturelles, j’ai aussi créé des cartes à jouer égalitaires. Deux reines et deux rois se partagent le pouvoir pour célébrer les vingt-et-une femmes qui dirigèrent la France et pour rendre justice à toutes les victimes du « plafond de verre » comme Jeanne de France, héritière capétienne spoliée du trône de France.

Peu à peu, j’ai quitté mon métier de recruteur pour développer une activité de conseil et formation en égalité professionnelle. J’aborde les inégalités avec le souci d’apporter des pistes concrètes aux entreprises, en tenant compte de leurs contraintes. Mais je refuse de considérer les inégalités comme naturelles, un prolongement de la « différence des sexes », un héritage en somme, un résultat que nous nous bornerions à constater, à expliquer, voire à justifier. Je mets donc en lumière non pas la différence des sexes mais la hiérarchie du genre, non pas le résultat à expliquer mais la dynamique à modifier.

Je deviens peu à peu ce qu’on appelle un « pro-féministe », c’est-à-dire un allié des féministes dans leur lutte de libération. Un allié inutile et ambigu mais, j’espère, un allié tout de même. Inutile du point de vue de la libération des femmes puisqu’il leur appartient de mener leur propre libération et que je suis moins à même d’éprouver et d’analyser l’oppression qu’elles subissent.

Ambigu vis-à-vis des objectifs du féminisme car je recherche non seulement la justice pour les femmes mais aussi l’amoindrissement pour moi-même des « coûts secondaires de la masculinité » (ce que cela implique de tenir mon prétendu rang viril vis-à-vis des femmes et des autres hommes). Un allié tout de même ? Je l’espère de tout cœur et j’y travaille.

Gonzague Jobbé-Duval, consultant et formateur en égalité professionnelle.