Les hommes, des féministes comme les autres « Impliquer les hommes dans l’égalité : bien sûr, mais avec précaution »

Pierrette Pape est chargée de politiques et coordinatrice de projets sur les violences envers les femmes au sein du Lobby européen des femmes (*), coalition d’associations basée à Bruxelles.

Pierrette Pape

Le Lobby européen des femmes vient de publier le numéro 2 de European Women’s Voice consacré aux hommes et au féminisme, suite à un séminaire organisé en octobre 2011. Pourquoi cette thématique est-elle importante pour vous ?

En tant que mouvement de femmes promouvant l’égalité des femmes et des hommes, le Lobby européen des femmes (LEF) suit de près tous les développements politiques et sociaux liés aux droits des femmes, ainsi que les relations femmes-hommes. La question du rôle des hommes dans les politiques ou les mouvements pour l’égalité se pose de plus en plus, et nous avons voulu nous mieux comprendre leur impact sur les droits des femmes et la réalisation de l’égalité, réelle et en droit.

Nous avons constaté deux tendances. D’un côté des projets positifs, des initiatives d’hommes (pro-)féministes qui s’impliquent ou soutiennent les mouvements de femmes. Des chercheurs étudient aussi les nouvelles masculinités, en questionnant les stéréotypes et en revisitant les rapports sociaux de sexe. Ces actions montrent que des hommes refusent le système patriarcal actuel et veulent une autre société, basée sur l’égalité, la justice, la solidarité et le respect.

Mais d’un autre côté, certains groupes d’hommes revendiquent le retour aux rôles traditionnels des femmes et des hommes et obtiennent une certaine complaisance de la part des médias. Nous avons même retrouvé récemment certains de leurs arguments dans des textes européens, qui donnent des exemples de discriminations vécues spécifiquement par les hommes, sans pour autant replacer ces situations dans le contexte global de la domination masculine dans nos sociétés.

En intégrant une réflexion sur la place des hommes, on risque de voir des politiques publiques d’égalité de plus en plus neutres, qui ne se basent plus sur le constat fondamental de la domination structurelle des hommes sur les femmes.

Comment le mouvement féministe peut-il construire des alliances avec des hommes ?

Grâce au séminaire d’octobre 2011, nous avons pu récolter à la fois les analyses de chercheur-e-s militant-e-s et les propositions d’hommes engagés. Nos membres en ont retenu la même conclusion : dans tout partenariat avec un collectif d’hommes (pro-)féministes ou dans tout projet mixte, il faut s’assurer que les hommes qui veulent s’impliquer partagent les valeurs féministes fondamentales.

Ce n’est pas si évident, car les hommes engagés bénéficient souvent d’une image positive en affichant publiquement leur féminisme, alors que l’opinion publique et les médias continuent de dévaloriser les militantes féministes. Ils pourraient donc retrouver un espace de domination au sein des mouvements féministes. C’est pourquoi plusieurs projets d’hommes se proposent d’être auxiliaires aux mouvements féministes, de soutenir et renforcer leurs revendications sans pour autant en prendre la tête. [Voir notre interview d’Eric Fassin sur le sujet, NDLR]

D’autre part, l’expérience québécoise nous montre qu’il est important de garder, à côté d’espaces de militantisme mixtes, des instances non mixtes, pour préserver l’échange d’expériences et d’analyses, élaborer des priorités et des stratégies, qui permettront de faire avancer efficacement le projet d’une société égalitaire et féministe.

Quelles sont les attaques et les initiatives anti-féministes les plus marquantes que vous avez pu recenser ?

Nous avons trouvé plusieurs formes d’anti-féminisme, du plus évident au plus subtil. Le plus évident serait par exemple l’existence de congrès visant clairement à « éliminer » le féminisme, comme le revendiquent les organisateurs de la 2e rencontre internationale anti-féministe, en Suisse, en juin 2011. Certaines associations de pères divorcés, tout en proposant des groupes de paroles, diffusent aussi des discours anti-féministes, en avançant, par exemple, des chiffres sur le suicide des hommes pour illustrer une certaine « crise de la masculinité ».

Autre manifestation évidente d’anti-féminisme : des attaques meurtrières comme celle de l’Ecole polytechnique à Montréal en 1989, où un homme a tué quatorze femmes d’une classe de génie civil en criant « Je haïs les féministes ! ». Les chercheur-se-s québécois-es Mélissa Blais et Francis Dupuis-Déri ont analysé les attaques anti-féministes au Québec et montrent que certains groupes d’hommes n’hésitent pas à jouer de menaces physiques, mises en demeure, perturbation d’événements, violences verbales ou symboliques, amenant ainsi des militantes et des associations de femmes à revoir à la baisse leurs revendications ou à modifier leurs actions.

Plus subtiles sont les attaques quotidiennes contre les avancées des droits des femmes : la tolérance pour les violences faites aux femmes, la suspicion des médias comme de la police ou de la justice envers les femmes qui osent porter plainte pour viol (en évoquant par exemple la manière dont elles s’habillent…), les propos sexistes dans les médias ou la sphère publique…

Cela reste-t-il confidentiel ou y a-t-il un réel danger pour le féminisme ?

Ce qui est problématique dans cette évolution, c’est que les discours masculinistes ou anti-féministes rencontrent une certaine empathie dans l’opinion publique et permettent aux anti-féministes de remplir trois objectifs : délégitimer le féminisme, culpabiliser les femmes et mobiliser des ressources pour les hommes. C’est assez paradoxal au regard de la situation actuelle en termes de contrôle des ressources et de prise de décision : les hommes restent majoritaires dans tous ces secteurs.

Il est donc légitime de s’inquiéter de cette nouvelle approche de l’égalité, qui crée des situations absurdes : des associations d’aide aux femmes ou des actions culturelles valorisant les femmes ont reçu des réponses négatives à leur demande de soutien financier sous le prétexte qu’elles ne sont pas « égalitaires » car ne proposant rien pour ou sur les hommes. En cette période de crise économique, où l’on voit les ressources se réduire pour les associations de femmes qui font un travail indispensable sur le terrain ainsi que pour celles qui portent les revendications politiques, on peut parler d’un danger pour le féminisme.

Quels sont les pays où l’implication des hommes dans les politiques publiques d’égalité est la plus forte?

Lors de nos recherches pour le séminaire, nous avons constaté que la Finlande a mis en place en 2007 une politique d’égalité intégrant les questions masculines et visant la participation des hommes à la réalisation de l’égalité.

Cette politique s’appuie sur des textes internationaux qui misent sur l’implication des hommes, tout en gardant en vue l’objectif fondamental d’autonomisation des femmes dans un contexte de domination structurelle masculine.

Un premier bilan de cette politique a permis de mettre en évidence les dangers que représente l’accent mis sur les hommes dans les politiques d’égalité, comme le risque de compétition entre projets pour le partage des ressources financières. On trouve en outre dans ces politiques des références à de nouveaux thèmes qui semblent avoir été soufflés par les masculinistes, comme la violence subie par les hommes dans le couple (certains affirmant qu’elle est symétrique à la violence masculine envers les femmes…). On doit donc rester vigilantes !

Quelles sont les initiatives d’hommes les plus marquantes identifiées par votre revue?

En contactant des experts pour notre séminaire, nous avons découvert de nombreuses initiatives d’hommes féministes, qu’ils soient chercheurs ou militants. Nous avions ainsi invité Matt McCormack Evans, qui a fondé l’Anti Porn Men Project après avoir été militant dans plusieurs associations féministes au Royaume-Uni. L’initiative de ces jeunes hommes contre la pornographie était vraiment inédite et nous avons voulu en savoir plus sur les motivations de ces nouveaux féministes.

La revue donne aussi la parole au projet « Free from violence » (« Se libérer de la violence ») développé par l’ONG suédoise Men for Gender Equality, qui vise à prévenir les violences faites aux femmes chez les jeunes hommes. Les chercheur-se-s à l’origine du projet fondent leur travail sur une analyse féministe des rapports sociaux de sexe, ce qui est un gage de sérieux et d’une réelle volonté de transformer la société.

Le LEF est aussi partenaire de groupes d’hommes féministes, comme le réseau Zéro Macho, qui soutient notre campagne « Ensemble pour une Europe libérée de la prostitution ». En donnant de la visibilité à ces hommes engagés, nous participons à une nouvelle image du féminisme, divers et riche, et à la construction de collaborations fructueuses entre femmes et hommes pour une société réellement égalitaire. Les hommes ont tout à gagner d’une société fondée sur une vision féministe !

Propos recueillis par Catherine Capdeville – EGALITE

(*) Fondé en 1990, le LEF est la plus grande coalition d’associations de femmes dans l’Union européenne, travaillant du niveau local au niveau international pour promouvoir le respect des droits des femmes et l’égalité des femmes et des hommes. Il publie une ou deux fois par an le magazine European Women’s Voice. La publication de l’automne 2011 s’intitulait « L’autre moitié du genre : le féminisme et le rôle des hommes vers l’égalité ».