Egypte, Jordanie, Tunisie : la place des femmes au travail « Un réseau de femmes syndicalistes arabes pour faire progresser l’égalité de genre »

Désireuse de saisir l’opportunité des révolutions arabes pour faire progresser l’égalité de genre, la Confédération syndicale internationale (CSI) a impulsé le lancement de « Changing for equality », un réseau de femmes syndicalistes. Explications de Claire Courteille, directrice du département égalité de la CSI et l’une des initiatrices de ce programme.

Claire Courteille

Comment est né le projet « Changing for equality », (« En marche pour l’égalité »)?

La réflexion a commencé voilà trois ans. Nous sommes parties du constat que le monde arabe se caractérise par le taux d’activité féminine le plus bas du monde.

Les pays de cette région du monde ont également exprimé de nombreuses réserves à l’égard de la Cedaw – convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes, adoptée le 18 décembre 1979 par l’Assemblée générale des Nations unies –, ainsi que sur les conventions sur le genre émises par l’Organisation internationale du travail (OIT). La convention 100, sur l’égalité salariale, et la convention 111, sur l’emploi, sont ratifiées par la grande majorité des pays arabes, mais la convention 156, sur les travailleurs ayant une responsabilité familiale, ne l’est que par le Yémen et la convention 183, sur la protection de la maternité, que par le Maroc.

Enfin, dans certains de ces pays, la situation des femmes au quotidien est très dégradée : codes de la famille inégalitaires et régressifs, mariages forcés, harcèlements, excision…

Parallèlement, les organisations syndicales arabes affiliées à la CSI (Algérie, Tunisie, Maroc, Jordanie, Yémen, Bahreïn, Koweït et Palestine) nous ont fait part de leur demande d’être mieux reconnues et soutenues sur le plan international. Elles souffrent de leur propre faiblesse, et leurs dirigeants savent que, pour être plus puissantes, elles doivent devenir plus représentatives des sociétés civiles de leur pays respectif, en s’ouvrant notamment aux jeunes et aux femmes.

Nous avons décidé de croiser les deux questions – nécessaire prise en compte de la question de l’égalité des genre et renforcement des organisations syndicales des pays arabes – pour construire un programme spécifique, « Changing for equality ».

Comment la réflexion a-t-elle progressé au fil des mois ?

Nous avons saisi le « comité des femmes », qui existe déjà à l’intérieur de la CSI et se bat plus globalement pour une meilleure représentation des femmes au sein de notre confédération unifiée [en 2006, les deux principales confédérations mondiales – CISL et CMT – ont fusionné, ndlr].

Tout le monde était d’accord sur le constat, mais personne ne souhaitait bâtir une nouvelle structure – et les femmes arabes, notamment, n’en voulaient pas. Nous avons donc fait le choix d’une organisation informelle et flexible : un réseau qui ne se substituerait pas à ce qui existe déjà et ne se limiterait pas à la sphère syndicale mais s’ouvrirait à toutes les composantes des sociétés civiles œuvrant en ce sens…

Tout ce projet a été conçu avant que n’éclatent les révolutions arabes ! Et c’est vrai que personne ne les avaient vu venir… L’actualité nous a poussées à reconsidérer le focus de notre projet : nous avons pensé que les luttes pour la démocratie représentaient une opportunité unique pour faire avancer les droits des femmes dans ces pays.

Et le 8 mars 2011, à Tunis, nous avons officiellement lancé le réseau. Etant donné la turbulence des événements dans cette zone et le contexte global d’insécurité, nous avons dû changer plusieurs fois de date et de lieu. Du coup, un certain nombre de participant-e-s – du Koweït et de Bahreïn notamment – n’ont pu être présent-e-s lors de cet événement fondateur. Et nous avons dû, en fonction aussi des organisations déjà affiliées à la CSI, nous limiter à huit pays au départ.

Justement, quelles sont les conditions pour accepter – ou non – l’affiliation de tel ou tel syndicat à la CSI ?

Quand une organisation syndicale demande son adhésion, nous envoyons une mission sur place. Celle-ci émet une recommandation, ensuite soumise pour validation au conseil général de la CSI.

C’est ainsi que nous avons toujours rejeté les demandes de l’ancienne Etuf, la confédération égyptienne étroitement liée au pouvoir de Moubarak. Sous Kadhafi, le syndicat libyen ne fut pas « affilié » officiellement à la confédération, mais associé à certains de nos travaux. De même, en Tunisie, l’UGTT pouvait être critiquée pour son « inféodation » au régime, mais de nombreuses tendances coexistaient en interne… si bien que le sommet a fini par être débordé par la base !

Il ne faut pas se voiler la face : il y a dix ans, la majorité des organisations syndicales du monde arabe étaient, d’une façon ou d’une autre, des instruments du pouvoir en place. Plutôt que de les rejeter et de les isoler, nous avons fait le choix de les accepter et de les accompagner vers une plus grande autonomie.

Y a-t-il des différences d’approche entre les différents pays arabes ?

Il y a d’abord tout un socle commun : plus de justice sociale, plus de démocratie, moins de corruption. Et dans tous les pays arabes, on retrouve la même vague de protestation. A part sans doute en Algérie, où le désir de ne pas revivre une décennie de chaos l’emporte sur le reste, et freine le désir de changement.

Même à Bahreïn, qui est un pays riche, on retrouve cette aspiration à la liberté. Et les femmes de tous ces pays se retrouvent au niveau de l’analyse. Après quoi, chaque pays peut avoir un combat qui lui est propre.

Quels sont les objectifs qui ont été fixés au réseau ?

Ils ont été un peu chamboulés car, dans l’intervalle, nous avons été pris de court par les révolutions. Du coup, l’objectif central est devenu celui-ci : s’assurer que l’égalité de genre et les droits des femmes ne soient pas les grands oubliés dans l’agenda des réformes.

Car il n’y aura pas de démocratie et de justice sociale s’il n’y a pas d’égalité de genre. Bien sûr, les objectifs antérieurs demeurent valides : promouvoir les femmes dans les organisations syndicales et contribuer à bâtir une vision plus égalitaire de la femme dans les sociétés civiles.

Et quelles sont ses modalités d’action ?

Le premier axe de travail consiste à dresser un état des lieux des législations nationales, afin de repérer quelles lacunes favorisent l’inégalité de genre, d’échanger les bonnes pratiques et de mener un travail de plaidoyer sur ces thèmes.

Le deuxième vise à mener des campagnes dans les différents pays du réseau. Durant la phase de préparation, nous avons consulté les femmes pour savoir quels thèmes leur semblaient prioritaires. Elles ont souligné les questions de la précarité de l’emploi, des inégalités salariales, des discriminations dans l’accès à la formation, à la promotion, à certaines aides… Mais aussi le harcèlement sexuel, que beaucoup évoquent mais seulement dans des réunions où les femmes se retrouvent entre elles. Nous avons même organisé un séminaire sur ce thème en Egypte.

Finalement, nous avons proposé un « fond de campagne » très général, « les droits des femmes travailleuses », sur lequel chaque pays peut ensuite décliner les thèmes qui lui sont propres. Par ailleurs, le recrutement et l’organisation des femmes dans les syndicats est une composante essentielle de nos activités.

Le troisième axe concerne la présence des femmes dans les organisations syndicales. Notre campagne « Decisions for Life » (« Décisions pour la vie »), qui vise à promouvoir les jeunes femmes dans les syndicats, a connu beaucoup de succès dans d’autres continents.

Nous en sommes à une phase de sensibilisation et de mise en confiance. Dans le discours, ça passe très bien… Dans la réalité, c’est parfois plus difficile ! Mais en Egypte, où les nouvelles organisations syndicales sont à bâtir, l’opportunité est intéressante pour donner tout de suite une place importante à ces jeunes travailleuses.

Quel appui la CSI apporte-t-elle au réseau ?

L’animation du réseau revient principalement à Nadia Shabana, à la tête du bureau qui a été créé à Amman, en Jordanie. Nous allons surtout nous focaliser sur la formation, car il y a de gros besoins en ce domaine. Et puis nous maintenons la pression sur les organisations affiliées, afin qu’elles continuent de faire de l’égalité de genre un thème prioritaire.

Le fait que nous ayons depuis juin 2010 une femme à la tête de la CSI nous aide beaucoup : notre secrétaire générale, l’Australienne Sharan Burrow, est-elle même très impliquée et se rend régulièrement dans la région. A chaque réunion du Conseil général de la CSI, nous faisons un point d’information sur le réseau. Cette question n’est donc plus périphérique, et nos interlocuteurs dans les syndicats nationaux sont bien obligés d’en tenir compte.

Quel retour avez-vous sur les initiatives en cours ?

Si l’on parle des révolutions, des mouvements pour la justice sociale et la démocratie, il semble que l’enthousiasme est en train de retomber. A la fois sur le processus lui-même et sur ce que les femmes ont à y gagner : il est très difficile de placer l’égalité de genre à l’agenda des priorités. Entre la peur des islamistes, la dépendance économique vis-à-vis de l’étranger et le rôle des armées, comment la question de l’égalité entre hommes et femmes peut-elle émerger ?

Bien sûr, la situation est différente d’un pays à l’autre : en Tunisie, il y a un bon niveau d’organisation de la société civile ; en Jordanie, le caractère très « caritatif » de nombreuses ONG fait qu’il est parfois difficile de travailler avec elles ; en Egypte, les syndicats se concentrent essentiellement sur la formation de nouvelles organisations et ne s’ouvrent pas beaucoup pour le moment à la société civile.

Cela dit, même si la conjoncture sociale et politique est moins favorable que voilà quelques mois, nous restons très optimistes : le mouvement de fond vers l’égalité de genre gagne en influence, et l’existence du réseau « Changing for equality » ne peut que la renforcer.

Propos recueillis par Philippe Merlant – EGALITE