Egypte, Jordanie, Tunisie : la place des femmes au travail Egypte : des syndicats en pleine renaissance, mais encore timorés sur le genre

Le 25 janvier 2012 sera à marquer d’une pierre blanche en Egypte. Et pas seulement parce qu’il s’agissait du premier anniversaire du soulèvement populaire qui a réussi à chasser Hosni Moubarak du pouvoir. Ce jour-là se tenait aussi au Caire le premier congrès de l’Efitu (Egyptian Federation of Independent Trade Unions, Fédération égyptienne des syndicats indépendants). Un tournant majeur dans l’histoire du syndicalisme égyptien.

Depuis que Nasser a dissout les syndicats existants pour les fondre en une centrale unique, devenue Etuf (Egyptian Trade Union Federation) en 1961, leur inféodation au pouvoir ne s’était en effet jamais démentie. La révolution de février 2011 marque de ce point de vue une rupture historique. Dès le 12 mars, un décret autorise la création de syndicats indépendants. En août, la direction nationale de l’Etuf est dissoute.

Mais la loi garantissant pleinement le pluralisme syndical est aujourd’hui toujours en attente. Cette nouvelle donne sera-t-elle favorable à la participation des femmes, qui ne détenaient que 5 % des mandats et aucun poste au comité exécutif de l’ancienne confédération ? Pas sûr.

« Les nouveaux syndicats n’ont aucune sensibilité à la question du genre », n’hésite pas à asséner Nawla Darwiche, figure de proue du féminisme égyptien. La fondatrice de l’Association nouvelle femme (New Woman Foundation, NWF) cite l’exemple du syndicat des impôts fonciers, le premier à avoir vu son indépendance reconnue à la faveur d’une grande grève nationale voilà trois ans : « Son conseil exécutif ne compte que deux femmes sur 18 membres ! »

Des circonstances atténuantes

Sans aller jusque-là, Fatma Ramadan, inspectrice du travail et secrétaire générale adjointe de la confédération indépendante, reconnaît que les nouveaux syndicats devraient s’emparer de la question de l’égalité femmes-hommes mais que « ce n’est pas aujourd’hui l’une de leurs priorités ».

Elle leur trouve aussi des circonstances atténuantes : « Il faut tenir compte de leur jeunesse – ils commencent juste à se mettre en place et ne rassemblent souvent au départ que quelques militants – et des attaques qu’ils subissent de la part du gouvernement et des employeurs… Et puis, à la base, les gens ont du mal à croire que ces nouvelles organisations vont vraiment se distinguer des anciennes. »

Fatma Ramadan déplore quand même que sa proposition de réserver un tiers des responsabilités aux femmes dans la centrale récemment créée ait été rejetée. Résultat : on ne trouve encore que deux femmes parmi les 21 membres du comité exécutif de la toute jeune Efitu !

Autre signe inquiétant : dans sa demande d’adhésion à la Confédération syndicale internationale, la nouvelle confédération égyptienne n’a pas rempli les données sur le genre. « Et les commissions femmes ne sont pas obligatoires dans les nouveaux syndicats », poursuit Marian Fadel, chargée de mission au Solidarity Center, ONG créée avec l’appui de l’AFL-CIO (*) et qui soutient le développement des nouvelles organisations. « Il est clair que ce n’est pas une priorité par rapport à la question des ressources financières », poursuit la jeune Egyptienne, qui s’investit bénévolement auprès des nouveaux syndicats.

Des syndicats sans locaux ni cadres

Ces derniers, il est vrai, travaillent dans des conditions les plus précaires. Faute de ressources, la plupart ne disposent ni de locaux ni de cadres. A cela s’ajoutent des divisions du mouvement syndical indépendant naissant. C’est ainsi que Kamal Abass, ex-sidérurgiste et fondateur du CTUWS (Center for Trade Union and Workers Services, centre pour les services syndicaux et ouvriers), une ONG qui a formé de nombreux syndicalistes indépendants, vient de prendre ses distances avec l’Efitu, dont le président, Kamal Abou Aitta, présidait jusque-là le syndicat des impôts fonciers.

Kamal Abass reconnaît qu’il y a « un paradoxe terrible » dans le fait que « les femmes, pourtant au cœur des mobilisations, n’ont pas de rôle dans les syndicats ni dans les institutions issues de la révolution ».

Pourquoi ce paradoxe ? « Tant qu’elles seront seules à s’occuper du foyer, elles ne pourront pas prendre de responsabilités sur la durée », admet-il clairement. Autre raison évoquée par l’ancien sidérurgiste : « La culture dominante considère les femmes comme inférieures… et la révolution n’y a rien changé. »

D’autres signes sont plus positifs. Ainsi, un syndicat des femmes paysannes vient de voir le jour : essentiel dans une activité où elles sont nombreuses à passer leurs journées aux champs sans être déclarées ni payées. En octobre dernier, une femme copte est entrée au comité exécutif du syndicat des médecins. Et à Alexandrie, une autre a emporté la présidence de ce syndicat face à un Frère musulman.

« Jusqu’en 2004, les femmes n’avaient aucun rôle dans les syndicats. Aujourd’hui beaucoup prennent des responsabilités dans ceux qui se créent, surtout en dehors du Caire, estime Marian Fadel. Au début, les hommes ne savent même pas qu’elles ont le droit de le faire. Mais quand ils apprennent que c’est possible, ils sont souvent d’accord ! » Et Fatma Ramadan de conclure sur une note optimiste : « C’est un facteur d’espoir de voir de plus en plus de jeunes femmes venir aux syndicats. Les choses vont changer avec elles. »

Philippe Merlant – EGALITE

(*) L’American Federation of Labor-Congress of Industrial Organizations est une association qui regroupe 57 syndicats nationaux et internationaux et plus de 12 millions de travailleur-se-s.