Articles récents Un événement atypique : « Anthropologies numériques #5 »

Organisé par l’association les Ecrans de la liberté, « l’Anthropologies numériques #5 » est un événement qui rassemble des films, des installations, des performances, des ateliers participatifs, des rencontres internationales. Il se tiendra du 15 au 19 novembre. Pascal Leclercq, président des Ecrans de la liberté, et Nadine Wanono, anthropologue, cinéaste, chercheuse à l’Institut des Mondes Africains, secrétaire générale des « Ecrans de la liberté » expliquent ce que signifie la thématique de cette année « Croire, créer, désirer, faire avec l’autre ».

 

D’où vient cette appellation « Les Ecrans de la liberté » ?

Pascal Leclercq : « Anthropologies numériques » est un événement organisé depuis 5 ans par l’association  « Les Ecrans de la liberté ». L’origine des « Ecrans de la liberté » remonte à 1989, le Bi-centenaire de la Révolution française. Nous avions inventé cela avec Jean Rouch, anthropologue et cinéaste, pour célébrer à notre manière le bicentenaire de la Révolution à la Cinémathèque française : donner droit de cité à des films ou à des œuvres qui n’avaient pas été vus ou qui avaient été censurés politiquement, économiquement ou même techniquement. Nadine Wanono a proposé qu’on reprenne cette intuition et qu’on en prolonge l’esprit en créant l’association du même nom en 2012.

L’enjeu de cet événement est de permettre aux réalisateurs et réalisatrices des rencontres un peu différentes de celles que l’on a l’habitude d’avoir dans les festivals, lesquelles sont extrêmement codifiées. Nous essayons d’ouvrir des brèches pour susciter des rencontres, et souhaitons que cela génère d’autres créations, ce qui était aussi l’intuition de départ.

Nadine Wanono : C’est d’ailleurs pour ça que nous n’avons pas voulu créer un festival mais plutôt un événement « Anthropologies numériques ». Il s’agit de permettre à de jeunes créateurs et créatrices qui sont dans des situations de non-reconnaissance parce qu’ils/elles sont en dehors de leurs frontières académiques ou de leurs frontières disciplinaires ou géographiques et qui n’ont pas de droit de cité dans les festivals ethnographiques, de présenter leurs œuvres.

Il fallait ouvrir les fenêtres et les portes de manière à ce que des personnes qui ont fondé leur démarche en intégrant la dimension artistique, soit en art numérique, soit en anthropologie, soit en films expérimentaux puissent trouver un lieu d’expression et aussi un lieu d’accueil de leur parole car dans de nombreux festivals, il y a de moins en moins de temps d’échange compte tenu des exigences de la programmation et de sa dimension économique. Pour nous, cela a été fondamental de garder cet esprit et de laisser quasiment une demi-heure d’intervention à chaque réalisateur.  Cela crée un bonheur aux réalisatrices et aux réalisateurs d’avoir ce temps de parole devant un public et de pouvoir présenter les enjeux de leur travail.

Il s’agit d’une transmission de l’esprit de création et cela d’autant plus cette année.

 

Quelle est la thématique de cette année ?

NW : Lors de l’édition « Anthropologies numériques » nous avions fait intervenir des danseuses/danseurs, qui improvisaient autour d’œuvres cinématographiques, et offraient des improvisations pendant les débats avec le public, qui s’est montré très réceptif. Cette troupe de danse, « les Ames Fauves » était vraiment dans la problématique du faire-croire. Il fallait donc prolonger ce projet et nous avons trouvé ce titre « Croire, créer, désirer, faire avec l’autre », qui a été travaillé avec un jeune doctorant, Côme Ledésert. Les créations et les croyances sont quelque part menacées, en tout cas fragilisées. Nous essayons de montrer les œuvres qui pourraient faire écho à ce thème-là.

Cette année, nous n’avons pas voulu choisir un thème sur l’immigration ; donc une sensibilité naturelle s’est manifestée avec le nombre d’œuvres qui correspondent aux questions relatives à la marche, à la sédentarisation, au mouvement, au corps et à la migration, d’une certaine manière. De fait, avec la sélection des œuvres se répondaient les unes aux autres.

PL : Nous avons lancé un appel à projets international et avons été surpris par le nombre de réponses : 1800 ! Cela répond donc à un besoin. Parmi les œuvres très diverses que nous avons reçues, certains thèmes se dégagent, par exemple l’idée de frontières ; on sait qu’il y en a, y compris géographiques, mais il s’agit de voir comment on peut les franchir.

Cela correspond aussi à une nouvelle géographie. Nous entrons dans une géographie de mouvement. La ville ne se perçoit plus comme lieu de résidence mais comme espace de déplacements et de rencontres possibles. En même temps c’est inviter un public à partager, faire mouvement avec nous à travers leur croire, leurs pensées et leurs désirs.

 

Pourriez-vous préciser l’objectif de cette manifestation ?

NW : L’idée est de permettre à des objets étranges de percuter notre réel. C’est une problématique très « rouchienne » (cf. Jean Rouch !), comme il dit ! « Qu’est-ce que c’est ? Est-ce du feu ? Est-ce le soleil ? Est-ce un masque ? Est-ce une interrogation ? Un film ? Une provocation ? Dans quel registre va-t-on mettre ce travail ? »… Et je pense que c’est cela le cœur de notre travail. Il faut faire attention à ce qu’Eric Manning, un chercheur canadien, appelle des gestes mineurs, anodins et comment avec des gestes du quotidien on peut faire naître des liens.

PL: Il y a aussi l’idée que penser, c’est faire, et que faire, c’est penser. Cela vient interroger notre substrat culturel. On a toujours privilégié la grande culture et pas la culture du quotidien. On a toujours sous-estimé l’implication du corps et donc la gestuelle du corps « dans le faire ». Jean Rouch le rappelait en disant qu’il voulait filmer en dansant !

Mais c’est vrai que lorsque l’on veut être artisan de sa vie, on a un rapport au réel qui modifie sa façon d’être et de penser. Nous pensons que toute intervention et tout partage vont modifier quelque chose dans le comportement et la façon de penser de quelqu’un. C’est le pari qu’on fait, inventer une façon d’être et de voir ensemble nouvelle.

 

Pourriez-vous évoquer quelques projets emblématiques ?

NW : Je pense à Un voyage sans carte, qui est un film d’une réalisatrice américaine, qui a filmé un migrant afghan en Grèce, lequel se retrouve à participer puis à organiser des ateliers de danse et à découvrir la plasticité de son corps et ainsi la nécessité de la danse pour rendre compte de son propre parcours. En Afghanistan, la danse pour les hommes n’est pas vraiment culturellement acceptée et ce fut un vrai cheminement pour lui d’accepter sa propre démarche. On voit comment il a vécu par la danse sa transformation géographique et son intégration dans la culture grecque. Cela me parait d’autant plus emblématique qu’il a accepté d’animer un atelier avec Zornitsa Zlatanova qui travaille au Comede (Comité pour la santé des exilés) qui elle, travaille avec des femmes migrantes depuis plusieurs années. Zornitza Zlatanova nous propose un travail sur la marche: qu’est-ce que c’est que marcher ? Ils vont essayer de collaborer, alors qu’ils ne se sont jamais rencontrés, sur cette notion de déplacements, déplacements symboliques et sédentarisation. Ils vont faire une proposition d’atelier extrêmement simpliste sur ces deux thèmes.

C’est vraiment emblématique de ce que l’on veut faire dans la mesure où l’on ne connaît pas le résultat et donc ce sera en le faisant que l’on va se rendre compte s’il va y avoir des étincelles ou pas.

PL : J’ai été impressionné par le courage de plusieurs actrices/acteurs de ces films, qui montre qu’un tout petit mouvement, de petits gestes peuvent entraîner des changements importants. J’ai été intéressé, par exemple, en visionnant Un rien magnifique, film du réalisateur iranien Ahmad Seyedkeshmiri, qui décrit l’histoire de cet homme, berger de son état, qui en Iran a ouvert des classes de pratiques artistiques dans un petit village. Il montre le courage du quotidien pour créer un tel atelier et affronter la norme, les codes, les rapports entre les sexes, la division du travail, l’accès des femmes à l’expression artistique et chorégraphique. Cet homme a permis à des femmes d’avoir un espace d’expressions et de mouvements. C’est un exemple, mais nous voulons aussi bousculer les frontières entre les disciplines et formes d’expression artistique et aussi entre professionnels et amateurs !

 

Propos recueillis par Caroline Flepp

 

Du mercredi 15 au dimanche 19 novembre 2017 :

  • Mercredi 15, jeudi 16 et vendredi 17 novembre de 18h30 à 22h au Cube à Issy-les-Moulineaux (entrée libre)
  • Samedi 18 et dimanche 19 novembre de 12h30 à 18h00 au Point Ephémère à Paris 10ème (accès libre sur inscription préalable).

Les partenaires des Ecrans de la liberté : le Labex Hastec, le CNRS, l’Institut des Mondes Africains, Ecoles Pratiques des Hautes Etudes, Ambassade de France en Iran, FREIE Université de Berlin, Univerité de Westminster, EHESS.