Contributions Cécile Chartrain : « Le féminisme des Dégommeuses, c’est l’idée radicale que les sportives sont, ou devraient, être des sportifs comme les autres » 2/2

En janvier, un colloque inédit et instructif « Plus de sport pour plus de femmes : on fait comment ? » était organisé par le collectif femmes et sport . Des journalistes, sportives, chercheur.e.s, élu.e.s sont intervenu.e.s pour traiter de l’invisibilité, des violences, du manque de moyens et de considération que vivent les sportives de tous  niveaux. Cécile Chartrain, joueuse et fondatrice des Dégommeuses, a présenté son association. Son intervention a permis de pointer le sexisme auquel sont confrontées les footballeuses aussi bien sur les terrains qu’en termes de représentations médiatiques.

 

Chez Les Dégommeuses, nous accueillons les joueuses sans limite d’âge à partir de 18 ans (plusieurs joueuses dépassent les 45 ans), avec un montant de cotisation fixé à 20 € l’année et des exonérations proposées aux réfugiées et à toutes les personnes disposant de faibles ressources financières, afin d’ évacuer tous les freins financiers à la pratique.

C’est par ailleurs un club où l’on essaye de valoriser les personnes quel que soit leur niveau sportif, en mélangeant les débutantes et les joueuses plus chevronnées, que ce soit à l’entraînement ou en compétition, parce que nous pensons que cela n’a jamais fait plaisir à personne d’évoluer en équipe B et que nous plaçons l’épanouissement dans la pratique sportive et la solidarité au-dessus de la performance.

Et surtout, nous avons fait le choix de miser sur la valorisation des compétences des femmes en optant pour un encadrement sportif 100% féminin, en encourageant celles qui hésitaient à devenir coach ou arbitre à se lancer, plutôt qu’en se disant qu’on avait un ami ou un ami d’ami qui assumerait cette fonction très bien.

Je précise que cette approche ne nous empêche pas d’organiser beaucoup de matchs, de débats et d’actions de sensibilisation en mixité, ni de réfléchir à des outils pédagogiques qui sont autant destinés aux filles qu’aux garçons. Nous avons par exemple réalisé une brochure intitulée A toi de jouer, qui vise à conforter les filles dans leur sentiment de légitimité à jouer au foot mais aussi à sensibiliser les garçons sur le foot féminin et le foot en mixité et à déconstruire les préjugés.

 

Déconstruire les stéréotypes de genre et diversifier les modèles

L’existence de représentations et de modèles est particulièrement importante pour les plus jeunes d’entre nous, qui ont parfois besoin de pouvoir s’identifier à des femmes exemplaires pour avoir envie de pratiquer un sport, se passionner pour celui-ci et éventuellement se projeter dans une carrière sportive.

En apparence, la question des représentations et de la médiatisation des femmes est l’une de celles sur lesquelles on a le plus progressé dans le football ces dernières années.

Quand j’étais petite, la première fois qu’on m’a demandé ce que je voudrais faire comme métier quand je serais grande, je pense que j’ai répondu  » footballeur « . Je dis bien « footballeur » parce que la féminisation des noms de métier n’était pas répandue à l’époque mais surtout parce que je n’avais aucune référence, aucun modèle de femme, sous les yeux, ayant réussi à vivre du football et à être reconnue pour son talent dans ce sport.

Aujourd’hui, les femmes restent beaucoup moins payées que les hommes à niveau de performance équivalent mais certaines d’entre elles arrivent à vivre du football correctement, au moins lorsqu’elles évoluent dans les plus grands clubs français, et ces mêmes joueuses bénéficient d’un début de notoriété, grâce notamment à l’intérêt croissant des chaînes de télévision.

© Teresa Suárez

 » Le Football des Princesses « 

D’une part le traitement médiatique quantitatif et qualitatif du foot féminin laisse encore beaucoup à désirer, particulièrement dans la presse écrite. Une étude produite par Alice Coffin pour Les Dégommeuses sur le sujet, fin 2017, a montré que moins de 2% des pages consacrées au foot dans la presse sportive nationale et la  presse quotidienne régionale traitaient du foot féminin. Et ce avec une fâcheuse tendance à proposer des illustrations de joueuses déconnectées de la pratique sportive et un contenu souvent centré davantage sur les membres masculins du staff que sur les joueuses.

Les politiques de féminisation du football et la communication qui ont été mises en place autour du foot féminin, ces dernières années, en France, dans beaucoup de clubs et à la Fédération, ont induit quelques effets pervers. Notamment, même si ce n’est pas posé publiquement comme tel, parce qu’on est parti du principe qu’une des premières causes qui entravait le développement du foot féminin, c’était les représentations communes autour de la masculinité et, par une extension un peu trop facile, du lesbianisme des joueuses.

Cette communication dominante s’est attachée avant tout à rassurer le grand public et notamment les parents des footballeuses en herbe sur la féminité des joueuses. Il y a par exemple eu une campagne de la Fédération Française de Foot (FFF) qui mettait en scène des joueuses à moitié nues aux côtés de la mannequin Adrianna Karembeu remontant ses chaussettes de foot comme des bas de soie. La charte graphique de la FFF associée à l’équipe de France féminine s’est drapée de rose pendant un certain temps. La FFF avait aussi monté une opération de promotion dans les écoles qui s’appelait « Le Football des Princesses ». On reste assez largement, au-delà du cas de la FFF, sur une communication qui prétend lutter contre un cliché (celui du football comme sport masculin et masculinisant) en proposant en retour une image des femmes totalement stéréotypée, normative, sexiste…

Pour aller un peu plus loin, je vous invite à comparer une photo de l’Equipe de France féminine de foot d’il y a 7 ou 8 ans et une photo du dernier championnat d’Europe des nations, on s’aperçoit que sur la photo la plus ancienne, cheveux longs et cheveux courts cohabitent à parts à peu près équitables. Sur la photo de 2017 au contraire, sur 22 joueuses, 22 ont les cheveux longs et presque autant les ongles peints, ce qui n’est pas un constat réservé à la France.

 

Se conformer aux normes de genre !

A l’évidence, ceci n’est pas représentatif de la diversité des coupes de cheveux des femmes dans la société française. Je n’ai évidemment rien contre les cheveux longs et je ne dis pas que les joueuses sont sélectionnées en équipe nationale en fonction de leur physique ou de leur correspondance aux canons habituels de la féminité… mais tout de même, une telle uniformité me questionne sur l’idée que se font les joueuses, de ce qu’on attend d’elles pour pouvoir accéder à la reconnaissance des médias et des sponsors, et sur les différentes formes de pressions implicites ou explicites qu’elles subissent pour se conformer aux normes de genre ! Il est urgent de s’interroger collectivement, les Dégommeuses le font depuis un certain temps déjà, sur les effets excluant que cette uniformité des représentations produit pour toutes les femmes et les jeunes filles qui ne se reconnaissent pas dans les modèles classiques de la féminité, qu’elles soient lesbiennes ou non.

Une omerta semble être imposée aux joueuses homosexuelles en France : à ce jour aucune joueuse française en activité n’a fait son coming out publiquement, alors que c’est régulièrement le cas aux USA, en Allemagne ou en Angleterre. On ne peut s’empêcher de penser que si les choses se passent ainsi, c’est que les joueuses françaises craignent des sanctions potentielles des clubs et des sponsors en cas d’ébruitement de leur orientation sexuelle, ou en tout cas que ceux-ci sont incapables de les rassurer sur le fait qu’ils les soutiendraient si leur volonté était de « sortir du placard ». Lorsque nous avons tenté de déployer un drapeau arc-en-ciel un jour de match entre PSG et OL au stade Charléty, le service de sécurité du PSG est intervenu tout de suite pour nous demander de l’enlever, ce qui signifie que brandir un drapeau national français ou suédois dans un stade serait plus acceptable que de brandir un drapeau arc-en ciel… Pourquoi? Manifestement, il y a là encore un problème qui pourrait peut-être se résumer dans la formule  » cachez ces lesbiennes qu’on ne saurait voir . »

Les Dégommeuses se sont mobilisées publiquement ces dernières années. Notamment en publiant de nombreuses tribunes dans différents journaux.. Nous avons commis une tribune dans le Nouvel Obs Plus, qui insistait sur l’importance qu’il y avait à encourager le coming out des sportifs et sportives de haut niveau, l’ idée étant de favoriser un coming out collectif pour limiter les risques et les coûts qui pourraient peser sur les individu.e.s accomplissant cette démarche de manière individuelle.

Une de nos manières d’agir, consiste aussi à mettre en avant publiquement l’identité lesbienne de notre association, même s’il n’y a pas que des filles lesbiennes dans l’équipe, ceci afin de briser le tabou lié à l’homosexualité et de banaliser/dédramatiser cette présence de lesbiennes dans le milieu du football que certain.e.s voudraient effacer. Je veux le dire clairement : oui il y a AUSSI des lesbiennes dans le foot… et non, ce n’est pas grave !

 

©Graphijane

Une prise de conscience des hommes

Alors bien sûr, il y a des personnes intelligentes qui aident à faire bouger un peu le curseur dans les institutions, la charte graphique rose de l’équipe de France féminine a par exemple été remplacée par du bleu pâle il y a 2 ou 3 ans, l’opération « le football des princesses a été renommée, mais peut-être que l’action des Dégommeuses a un peu favorisé la prise de conscience et l’impulsion de certains changements. La prochaine étape que nous encourageons désormais, devrait être celle de la diversification des modèles qui sont donnés à voir par les clubs et instances en charge de la promotion du foot féminin, sans laquelle le foot ne pourra être véritablement dans la pratique ce sport égalitaire et inclusif qu’on nous vend régulièrement.

Les temps changent mais le sexisme reste. Et même s’il emprunte des formes un peu plus discrètes/euphémisées, il n’en produit pas moins des effets puissants et délétères pour la pratique sportive féminine, en particulier dans les sports traditionnellement dits masculins.

Il est certain que les comportements sexistes et les inégalités ne pourront cesser sans une prise de conscience des hommes, qui doit dépasser le cadre un peu trop passif du  » j’ai besoin que les femmes m’expliquent pourquoi et comment faire « … Néanmoins, je crois sincèrement que la clef du progrès, dans le sport comme dans d’autres domaines, sera d’abord la capacité des femmes à se mobiliser et à faire alliance pour dire « me too » et « stop » aux inégalités, aux discriminations et aux violences, et pour sinon prendre le pouvoir, arriver à le partager partout où se décide leur bien être et leur épanouissement présent et à venir.

Je voudrais enfin vous laisser méditer sur ce message inscrit sur une pancarte brandie lors d’une récente  « Women’s March  » aux USA, qui disait : «  le féminisme, c’est l’idée radicale que les femmes sont des humains comme les autres « …

Le féminisme des Dégommeuses, c’est l’idée radicale que les sportives sont, ou devraient, être des sportifs comme les autres.

 

Cécile Chartrain Les Dégommeuses

Photo de Une : ©David Arden